15 août 2014

C'était l'époque où sa vie ressemblait à une auberge espagnole.

Elle resserre son écharpe sur sa gorge, son blouson autour de sa taille. Fait pas chaud. Il est là, près de sa bagnole, adossé à un poteau, il fume une clope. Il a pas froid lui ? Elle ricane. Il a de quoi, en même temps, il s'est bien réchauffé. Elle avance vers lui à grandes enjambées, la tête haute, comme si elle avait quelque chose à prouver.

- Salut.
- Je pensais pas que tu viendrais...

Il l'examine de haut en bas comme une bête curieuse, il chercher la fracture, il doit forcément y en avoir une. Elle le menace des yeux, avise-toi de trop te rapprocher et c'est ma main dans ta face. Elle admire les dernières marques qui s'effacent, l’œil au beurre noir, elle imagine les contusions multicolores un peu partout sur sa peau puante. Au moins il se souviendra que son côté violent c'est pas que du bluff. Faible femme, mon cul, elle connaît leurs points faibles aux hommes. Il lui a manqué qu'un peu plus de courage face au cran d'arrêt pour mettre en pratique. C'est avilissant.

- Surtout habillée comme ça...

Quoi, il a un problème avec son décolleté et son froc qui descend trop bas ? Il attendait qu'elle s'habille en nonne ? Pas son genre. Elle l'ignore, s'acharne sur son briquet, refuse celui qu'il lui tend, et puis quoi encore ? Elle tire sur sa clope, presque par mimétisme et cette idée l'enrage. Un peu. Elle a dépassé ce stade, elle en a déjà avalé des sales trucs, un peu plus un peu moins ça changera rien et surtout pas sa façon d'être. Frondeuse, bourrine, rentre-dedans, toujours à gueuler plus fort que les autres. Elle, ça la dérange pas, les autres ont qu'à faire avec, même cette espèce de connard qui la reluque sans une once de honte ou de pudeur. Non, faire profil bas après ça, ça serait vraiment trop demander. Elle, par contre, faut qu'elle se cache, qu'elle s'enferme, qu'elle montre jusque dans ses yeux ou dans ses fringues combien elle a été traumatisée et que franchement rien sera plus jamais pareil. Quelle blague.

- T'as des putains de couilles pour une meuf.
- Faut bien qu'un de nous deux en ait, hein...
Il tique, ça la fait jubiler intérieurement. Trop susceptible. Trop salement mec.
- T'oses encore la ramener ? T'en as pas eu assez ?

Elle a pas peur de ses jérémiades, maintenant elle sait ce qu'elle risque, y'a pas de quoi en faire un plat. Elle lui répond d'un regard noir, dialogue de sourd. Il sourit, obscène, c'est dingue comme ça lui va pas. Déjà avant, mais là c'est carrément vomitif.

- T'oses pas le dire mais en fait t'as adoré ça, hein...
Elle se tourne à demi vers lui, ne daigne même pas afficher l'air offusqué que son rôle lui assigne. Elle emmerde le théâtre des conventions entre agresseur et victime. Elle se redresse, tire une latte narquoise.
- Même si j'y avais mis du mien t'aurais pas réussi à me faire jouir, p'tit con.

Et il peut même pas prétendre qu'elle est frigide, tout le quartier sait que c'est pas le cas, sa réputation elle l'assume. Il voit noir, elle rigole, bassement provocatrice, c'était ça qui lui avait donné envie de la remettre à sa place et elle le sait. Il en faudra plus que ça pour la faire changer d'attitude. Elle plie pas, elle rompt. D'ici à ce qu'il arrive à la briser, elle restera droite et fière de ce qu'elle est.

- Tu veux qu'on vérifie, salope ?

Il enrage doucement, il a essayé de lui faire fermer sa gueule et c'est encore elle qui domine. Même pas la décence d'avoir peur. Là, franchement, elle jubile. Baiser c'est ce qu'elle fait de mieux, avec n'importe qui elle s'en fout, y'a que le couteau qui a changé la donne.

- Tu veux vérifier ça avec mes potes ?

Pas les flics, casier judiciaire un peu trop rempli, mais les punks du coin elle les connaît bien, ils tapent fort. En oubliant très fort qu'à une époque il était à ses côtés à distribuer des coups de poing dans les manifs. C'est du passé.

Elle écrase son mégot, enfonce les mains dans ses poches, renifle un bon coup et crache plus loin. Elle sait qu'il osera pas la toucher ici, c'est trop proche de chez lui. C'est qu'il a une réputation à tenir, manquerait plus qu'on l'appelle violeur. De salopes, peut-être, mais violeur quand même. Trop fils à papa pour ça.

- Tu fais chier, tu fais vraiment chier !

Elle sourit encore, un peu trop, la baffe résonne entre les immeubles gris. Ce type est une taffiole. Elle le chope par le col et le maintient très près d'elle.

- Tu fais moins le malin, hein, sans ton cran d'arrêt... Même pas foutu de mater une gonzesse, de lui faire peur, de l'obliger à se soumettre. Si ta queue suffit plus à montrer que t'es le chef tu sors ta lame, c'est ça ? T'es pitoyable mec, c'est à mourir de rire tellement tu vaux rien...

Elle le relâche, époussette tranquillement ses épaules de lopette. Elle sait d'où elle vient et où elle va, c'est bon, pas besoin d'avoir peur du premier venu, elle a connu bien pire. Et s'il lui tombe dessus une autre fois, au coin d'une rue, tant pis, elle aura pris le risque de rester elle-même. Elle est assez grande pour décider de ce qu'elle veut sacrifier ou pas. Et sa liberté est tout en bas de la liste.

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