Il secoue la tête en
soupirant. Il allait encore oublier de sortir les poubelles, et pourtant c’est
noté à peu près partout dans la maison.
Il ahane un peu en
traînant le sac jusqu’au pas de la porte, juste à temps pour voir passer le
camion. Il salue les éboueurs avec un sourire, ils lui répondent de même, lui
souhaitent une bonne journée. Un peu de chaleur humaine, ça ne se refuse pas.
En rentrant le chien
lui rappelle que c’est l’heure de manger. Il crie après sa femme, mais elle ne
répond pas, sans doute enfermée à la salle de bain pour se faire belle, comme à
son jeune temps. Elle a toujours été coquette. À l’époque ça lui plaisait.
Sur la porte du frigo,
il y a la liste de courses, sur laquelle il note immédiatement les croquettes
pour le clébard, parce que ça s’oublie tellement vite, tout ça. L’animal cesse
ses jérémiades dès qu’il a sa ration. Il sourit. C’est bête, un corniaud.
Affectueux, mais bête. Celui-ci les suit en couinant depuis tellement d’années
qu’il leur manquerait sans doute.
Il retourne s’installer
à table, où il était en train de faire ses mots croisés avant de voir sur le
tableau en face que c’était le jour du ramassage des déchets. Son fils s’est
déjà moqué de lui et de sa manie de toujours tout noter, une manière comme une
autre de se protéger contre les défaillances. C’est qu’il devient vieux, la
boule se perd vite à cet âge-là, alors autant prendre les bonnes habitudes au
plus tôt.
Il regarde
distraitement le calendrier, s’étonne qu’on soit déjà si tard dans l’année.
Dehors il ne fait pas vraiment un temps d’octobre, il se serait plutôt cru en
août. Comme quand il profitait des derniers jours de congé scolaire quand il
était gamin. Il courait partout avec les garçons du village, sa mère le
sermonnait systématiquement parce qu’il était en retard pour le dîner. On
mangeait de la tarte aux pommes tous les jours, ça en ressemblait presque à une
punition à force. Il fallait finir les stocks avant la nouvelle récolte.
Il appelle à nouveau
Simone, croit entendre une réponse dans le couloir, mais il est devenu
tellement sourd qu’il n’en est même pas sûr. Il regarde l’écran noir de la télé
qu’il n’arrive plus vraiment à faire fonctionner, il ne sait même plus
pourquoi. Peut-être parce qu’il ne reconnaît pas la télécommande. Elle était
différente, avant.
Son plus grand drame, c’est de ne plus pouvoir danser avec sa femme sur ses vieux trente-trois tours. Trop mal au dos, et puis elle a bien trop de problèmes d’équilibre, même s’il la tient fermement, comme le médecin lui a dit. Il faut qu’elle ait confiance pour continuer à marcher. Le jour où elle s’arrêtera, elle mourra.
Alors, chaque fois
qu’il sort le chien, il lui demande de venir avec, pour qu’elle marche un peu.
Pas beaucoup, quelques pas en avant, quelques pas en arrière. Et il la tient du
mieux qu’il peut, en se laissant un peu tirer par l’animal pour se faciliter la
tâche. C’est qu’ils deviennent vieux, tous les deux, et que ça grimpe rude dans
la région. Il l’encourage toujours à aller jusqu’au vieux chêne, où il y a un
banc pour s’asseoir, se reposer un peu. Les beaux jours, ils regardent le
soleil se coucher, comme de jeunes amoureux qu’ils ne sont plus depuis
longtemps. Ils ont vécu bien trop de choses pour ça.
Mais ces derniers temps il a de plus en plus de mal de monter jusque là, et même le chien fatigue avant d’y arriver. Simone l’accompagne moins souvent, elle ne fait plus que traîner les pieds à cause des œdèmes. Et tout seul, il n’a pas le courage de savourer le coucher de soleil du haut de la colline.
Tout seul, il n’a pas le courage de grand-chose.
L’horloge du salon sonne quatre heures et il n’a toujours pas avancé dans sa grille de mots croisés. C’est sa femme qui est douée pour les remplir, lui en général se contente d’écrire ce qu’elle lui dicte. Ils ont toujours tout fait à deux. Il sait qu’ils ont eu de la chance de si bien s’entendre, malgré une guerre et cinq enfants. Il rit dans sa barbe en se demandant lequel de ces événements a été le pire. Il pose la question fort à Simone, elle a encore une bonne oreille, elle, elle l’entendra même de la salle de bain. Il croit l’entendre ricaner un peu. Il aime la mettre de bonne humeur.
Il entend le bruit de la porte d’entrée qui claque au moment où il note sur son tableau qu’il devra mettre la lessive à pendre avant d’aller se coucher. La cavalcade qui suit annonce que les enfants sont là, et que c’est l’heure du goûter.
Trois bouilles entrent dans le living en criant. Il reconnaît à la vitesse de l’éclair la voix aigüe de petit garçon d’Antoine, la toux un peu grasse de Pierre et le rire de Géraldine, qui rentrent de l’école avec l’envie d’en découdre avec leur liberté nouvellement acquise. Il fronce un peu les sourcils en ne voyant pas leurs tabliers. Ils les auraient laissés en classe ? Ce n’est pas dans leurs habitudes. Ils vont se faire gronder par Simone.
Les marmots piaillent, il distingue vaguement des « bonjour pépé ». La silhouette d’Antoine passe finalement la porte en s’excusant, il avait un dernier coup de fil à donner à l’extérieur, là où on capte encore du réseau. Sophie réclame son attention de tout son sourire, oui elle peut aller jouer avec le chien, mais attention à ne pas trop le fatiguer, il se fait vieux le pépère.
Son fils s’attable en face de lui, se sert du café d’un geste habitué, propose à François et Théo d’aller jouer dehors en attendant qu’on prépare le goûter mais ils préfèrent rester dans le salon, on est quand même en décembre.
Il s’excuse une petite seconde, monte comme pour aller aux toilettes, et glisse dans la porte entrouverte de la salle de bain que les enfants sont arrivés, presque en chuchotant. Mais Simone ne viendra sans doute pas. Elle est fâchée avec tout le monde, en ce moment.
Il redescend en grimaçant, ses genoux, ça ne va pas mieux. Antoine lui raconte ses histoires, ses disputes avec sa femme, ses patrons, ses enfants, mais finalement tout va bien. Il découpe la tarte en silence, se concentre pour comprendre quelque chose au flot de sons qui s’entrechoquent.
- Tu n’as pas mis ton sonotone ?
Il sent dans l’intonation qu’Antoine a presque crié pour se faire entendre. Il redresse la tête, le regarde avec un petit sourire pour lui faire oublier qu’il ne sait plus exactement ce qu’est un sonotone, ni depuis combien de temps il est censé en avoir un.
- Il n’était pas en forme ce matin alors je l’ai laissé dormir.
Voilà, avec un peu d’humour, ça passe toujours. Il voit bien que ça exaspère son fils, mais il n’a jamais eu besoin de sonotone, et ça ne risque pas de changer.
Les enfants reviennent à l’appel de la tarte, il y a cinquante ans c’était déjà le même scénario, c’est fou comme les choses ne changent pas. Il demande à l’un ou à l’autre si ça se passe bien à l’école, quels âges ils ont désormais, et en fonction de l’exaspération il calcule combien de fois il a déjà dû leur poser la question ce mois-ci. Beaucoup, sans doute. Ils ont cet air patient et fatigué des gens qui doivent se répéter sans arrêt. C’est étrange, sur leurs trombines de gamin, cette expression sérieuse et adulte. On a dû les briefer, il ne faut pas bousculer pépé.
Et que ça l’embête, quand même, que Simone ne descende pas...
Une fois la tornade passée, il range la vaisselle en traînant les pieds, note quelque part qu’il faudra bientôt mettre la machine en route. Il ajoute un détail ou l’autre sur la liste de courses, et finalement il se demande à quoi bon, il achète chaque semaine la même chose, même la caissière doit connaître ses repas par cœur.
Depuis le pied de l’escalier, il crie fort à sa femme qu’il est déçu de n’avoir pas pu profiter d’elle en même temps que d’Antoine, et puis les enfants auraient été contents de la voir, ils l’adorent, leur mamie, et puis ça faisait longtemps qu’ils n’étaient pas venus, franchement, c’est idiot de bouder comme ça.
Au soir, après souper, il prépare longuement son pilulier pour le mois prochain, puis note soigneusement sur le calendrier la prochaine date à laquelle il faudra le refaire. On ne plaisante pas avec les médicaments, et on n’est jamais à l’abri d’une défaillance. Il pose la boîte tremblotante sur la pile d’assiettes dans son armoire, comme ça il est sûr d’y penser en mettant la table, matin, midi et soir. Il en profite pour vérifier dans ses boîtes pour combien de temps il en a encore, et regarde quand est son prochain rendez-vous chez le médecin. Il passe sa vie le nez dans ses petits mots dédiés à lui-même, pour être sûr de ne pas perdre la boule, pour être sûr de tenir encore un peu, dans sa maison, chez lui, avec sa petite femme, même si elle devient aigrie avec le temps.
Ce printemps, il s’occupera encore comme il faut de son jardin pour donner envie à Simone de sortir un peu, de se promener même quelques pas dans la pelouse, juste pour prendre l’air et profiter du beau temps. On ne sait jamais combien de temps on pourra encore le faire, n’est-ce pas ?
Il déplie le journal en
buvant un bouillon, c’est son petit rituel avant d’aller dormir. Ça lui donne
l’air vieux, mais à quoi bon essayer de sauver les apparences ? Les
habitudes, c’est aussi ça qui les fait tenir, tous les deux, main dans la main.
Il se demande quand Antoine et les enfants passeront, ça fait longtemps qu’ils ne sont pas venus manger un bout de tarte avec lui.
En se glissant dans son
lit, il regrette un peu la présence de Simone qui lui a réchauffé les pieds
pendant tellement d’années. C’est bien plus dur, depuis qu’elle est partie.
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