21 décembre 2016

XX - elle

Il occupe tellement d'espace que ça en devient étouffant. Il prend toute la place sur sa table, déborde de sa chaise, déborde de sa tête et envahit l'air avec ses commentaires tentaculaires qui s'insinuent partout. Il essaie désespérément de cacher les ébréchures de son ego qu'il déploie dès qu'il peut, il les planque derrière des feintes à deux balles, des feintes teintes en noir pour encore mieux brouiller les pistes. Il porte ses différences devant lui comme un étendard, s'enorgueillit de son cynisme et de ses sarcasmes, mettre les autres mal à l'aise est sa revanche pour tous ceux qui le dénigrent et le font se sentir mal dans sa peau bien trop large.

19 décembre 2016

Un pas de côté

De loin il la voit se redresser, replier les jambes sous elle, se lover plus profond dans le canapé et poser sa tête sur le dossier. Il se sent à des années-lumières dans cette après-midi cotonneuse où rien ne ressemble à rien, où les filles sont des images et les garçons ont trop de sang qui pulse.

Le reflet de la télé sur son tee-shirt blanc lui donne des envies de meurtre. Il s’autorise à peine à la voir se mordiller la lèvre, très concentrée sur son texto, il ne veut surtout pas savoir à qui elle l’envoie, il a trop peur de ce que ça pourrait créer en lui.

Elle respire un peu trop fort, son ventre se soulève, écartèle le tissu, révèle la peau de la hanche, ça lui bousille tout à l’intérieur, ça le déchire de part en part comme un coup de poing dans l’estomac, il ne sait plus où quoi comment et surtout pourquoi, pourquoi il s’inflige tout ça. Il se retient de justesse de tendre la main.

Elle lève les yeux vers lui, microsourire. Apocalypse grandeur nature, toutes les images dans sa tête, dans ses doigts.

Elle se lève, range son téléphone, balance une phrase comme ça au hasard, elle s’en va. Il se met sur ses pieds, surpris par sa propre stabilité alors qu’à l’intérieur c’est marée montante. Elle lui claque une bise anodine, pèse de sa main sur sa hanche juste une seconde, et pendant cette seconde tout se déchaîne, il lui attrape la bouche, il engloutit son souffle, il lui arrache son tee-shirt et dévore son ventre de ses doigts, il lui griffe la peau en rythme avec ses gémissements étouffés, il ne fait rien de tout ça et la laisse partir.

19 septembre 2016

T'en as pas marre de tout bousiller autour de toi ?

Tu te promènes sur le quai avec l'impression de tirer un boulet derrière toi. Une main dans la poche tu renifles, le nez glacé, les cheveux rendus lourds par la brume envahissante qui humidifie tout, et surtout tes joues. Tu te frayes un passage au milieu des gouttelettes en suspend, ça fait écho aux clapotis du fleuve qui ne se remet pas encore du passage d'un bateau une éternité plus tôt. Les mouettes te survolent négligemment, tu entends le froissement des ailes et leurs cris qui résonnent sous la voûte du pont, ta présence ne change rien à leur vie.

À la tienne non plus d'ailleurs.

La chaleur de ton manteau parvient à peine à chasser le brouillard de tes pensées. L'air frais s'insinue dans tes poumons par tous les pores de ta peau, pourtant tu serais vraiment mieux chez toi, sous ta couette, avec un bol de soupe ou de chocolat chaud comme quand tu étais môme et malade. Mais il paraît qu'aujourd'hui tu es grande. Comme si ça voulait dire quelque chose.

Ta chaussure envoie voler un caillou dans l'eau, tu l'entends presque crier à l'aide, ou bien peut-être que tu inventes un peu sur ce coup-là. L'odeur de l'eau grimpe le long de ton pantalon, c'est indescriptible et atemporel, c'est la marée qui houle et te berce dans un infini mouvement de ressac, c'est l'algue, l'iode et le varech qui remontent le fleuve depuis la mer, c'est l'annihilation des distances et un vrai retour aux sources.

L'air est gras comme une terre trop imbibée par la rosée, il te glace les sangs chaque fois que tu inspires, c'est pour ça que tu sais que tu es vivante.

Tes pas résonnent lentement, ponctuent la reptation lente de tes résolutions. Il faudra bien y aller, jouer la comédie en espérant ne pas trop troubler l'odeur paisible des chrysanthèmes qui étouffent tout sous leurs bons sentiments. Il faudra sourire en façade et mettre un peu de chaleur dans ta voix, juste pour ne pas crever cisaillée par le hachoir qu'est celle de ta sœur, juste pour faire fondre un peu les bris qui traînent dans celle de ton frère.

Tu anticipes la puanteur de l'eau de Cologne aseptisée de ta mère, et rien que d'y penser ça désinfecte déjà tous les sentiments qui pourraient encore te griffer les côtes. On te demande juste de faire acte de présence devant la tombe de ton père, de monologuer un peu avec la pierre, et de ne pas trébucher dans le gravier.

C'est quand même possible de faire semblant d'avoir une famille une fois par an, non ?

Tu inspires, tu serres les poings pour ne pas laisser tes doigts trembler. Tu aurais dû prendre des gants. Sous tes pieds le sol s'élève petit à petit, le quai s'éloigne du fleuve et remonte lentement jusqu'à la route.

Celle qui te mènera au cimetière.

10 décembre 2014

C'est l'orgueil qui te fait tenir debout, mon frère.

Il ne sait pas jusqu'où il doit aller. Il sent juste qu'il doit s'éloigner, toujours un peu plus, fuir, fuir ce qu'il laisse derrière et qui ne ressemble à rien. Un quotidien morne, étouffé dans l'œuf, qui n’a même pas eu l'occasion d'éclore. Quelque chose comme l'avortement d'une idée, l'assassinat d'un être qui n’en est pas un. Un être qui aurait été deux. Dont il aurait fait partie. Ça le terrorise.

Il court au milieu de rien. C'est le désert, c'est à lui, c'est chez lui. Il court dans la nuit, sent qu'il se perd un peu plus à chaque pas, des lambeaux de lui qui s'effilochent entre ses doigts. Il n’y a que son ombre qui se décroche de ses pieds et le nargue de loin. Demain il sera mort.

Il court, il a oublié quelque chose derrière lui. Sa raison, peut-être. Son calme, sûrement. Un bout de son cœur, aussi. Trop de choses pour qu'il soit entier là où il est.

La respiration sifflante, les poumons brûlants, ses entrailles se nouent d'un seul bloc, ça le saisit à la gorge mieux qu'un sabre dégainé. Il s'arrête net, tombe à genoux, cherche son souffle, le pouls dans les tempes. Il se redresse, chancelle, titube, il a envie de pleurer, il a envie de crier, il n’est pas encore arrivé. Il pose un pied devant l'autre, s'effondre sur lui-même. Il devra rester là.

Au fond de lui, ça gronde, quelque chose entre la bête et l'homme. Il a une vision fugace, griffe et crocs. À l'intérieur c'est une bataille entre lui et son corps, ça le déchirera. Il s'affale sur le flanc, pattes et queue tout contre lui pour se protéger du reste du monde. Menton contre poitrail il ramène ses coudes contre son front, veut se lécher les bras à s'en arracher la fourrure pour apaiser sa douleur.

Ça le brûle, ce désir d'autodestruction, pour s'accoucher de lui-même faute d'avoir une vie à soi. Il le tuera avec lui s'il le faut. Cette chose ne peut pas vivre, pas en lui, surtout pas en lui. Il veut se lancer d'une falaise pour les enterrer tous les deux, courir plus vite que le sable pour lui échapper, pour pouvoir enfin mourir, enfin tout oublier. Mais ça se rebelle et ça s'agite en lui, ça tente d'accéder à la tête pour couper le corps.

Il se remet difficilement à quatre pattes, les larmes se mêlent à la sueur. Les dents plantées dans les lèvres – dernier repère – il cherche son équilibre, est déstabilisé par son absence de queue, par sa mauvaise vision nocturne. Il grogne, se montre les crocs à lui-même, ne parvient pas à se redresser. 

De dépit, il laisse exploser le cri qui lui monte à la gorge, sans écouter son écho il recommence. À s'en briser la voix. À en ressembler à l'animal en lui. Parce que lui, il est humain, malgré tout, même s'ils le font passer pour le démon qui l'habite. Il est fort. Il sait le contenir. Il saura le faire cette fois encore.

Des spasmes l'agitent, des larmes plein les paupières. Il se sent ridiculement vulnérable. Il se roule en boule sur le flanc, le souffle court, la gorge douloureuse. Le froid lui pique la peau. Il a sommeil, mais la bête tapie guette ses faiblesses les gencives découvertes. Il n’a plus envie de hurler mais de gémir comme un animal blessé laissé seul au fond de sa tanière.

Une couverture se pose sur ses épaules. Deux mains le saisissent par la taille, par derrière, sans qu'il se débatte. Le monstre s'est tu, il se fout du reste. Son frère le soulève comme une plume, le hisse sur le dos de sa sœur.

— Allez, on rentre, il est l'heure pour les sales mioches d'aller se coucher.

17 novembre 2014

Il a fait un pas en arrière dans sa vie.

Avec Lin ça l’a déchiré, massacré, torturé. Laissé béant le cœur sur le trottoir. 

Une erreur de jeunesse. 

Il a fait le chien fou, celui qu’on envoie chercher la baballe, inlassablement. Comme un con il a aimé. Lin avait pourtant signifié qu’eux deux c’était rien. 

Il a fait le con. Et il ne le fera plus jamais. Hors de question de souffrir pour une paire d’yeux. 

Mais voir Shin réitérer son erreur, ça lui fait mal. Il essaie de lui faire comprendre, mais il est aussi con que lui. Alors il supporte, en soupirant. 

Faut bien que jeunesse se fasse.

12 novembre 2014

Y'avait plus que les pigeons pour contempler sa déchéance en face.

Moi j'utilise toujours de vieux cahiers de récup. Parce que ce sont eux qui portent le plus d'histoires. Comme cette fois-là où, gamine, tu t'es mise à pleurer dessus à cause d'un exercice que tu comprenais pas, ou d'une interro ratée qui te promettait une semaine sans télé à la maison. Comme cette fois-là où tu passais des petits mots ridicules à propos du garçon juste devant, ou des fringues de la prof, sur des bouts de pages arrachées. Comme cette fois-là où, sans rien d'autre sous la main pour noter, tu y as inscrit un numéro de téléphone, ou bien la date d'un rendez-vous, un mémo, n'importe lequel. Comme toutes ces fois-là où il a servi à se remémorer ce passé qui s'oublie si vite, où il a été vital ou juste important, quand il dégage ce léger parfum d'antan qui prend doucement à la gorge, et que tout d'un coup tu ferais tout pour retrouver le garçon de devant ou le propriétaire du numéro de téléphone.

8 novembre 2014

C'est l'enfance qui te remonte dans la trachée.

La solitude n'est plus une maladie honteuse.

Cette chanson s'insinue en moi par tous les pores de ma peau. Elle squatte mes nerfs, déglingue la machinerie et me fait penser à l'envers avec le cœur en guest-star. Elle me donne envie de hurler et de pleurer, de rire et de frapper quelqu'un. Elle me donne des frissons et des nausées, des soupirs et de relents de tendresse envers une certaine forme de violence que je pensais avoir annihilée depuis longtemps.

Cette chanson, c'est un enfer et un exutoire.

Les paroles me font frissonner de douleur, me donnent envie de sautiller sur une corde tendue au-dessus du vide, me donnent envie de m'écorcher vive et de bondir sur mon clavier pour vider mon cerveau de toutes les reptations lentes qui l'envahissent.

Cette chanson, c'est toi.

Un hymne à l'écriture automatique, un hymne à tout ce qu'il y a de détraqué en moi. En toi.

C'est ton aversion pour l'espèce humaine, et puis ta fascination aussi. C'est les tremblements qui t'assaillent chaque fois que je te parle, les fourmis dans ton estomac quand tu dois manger en public, ta phobie de toi-même et cet amour démesuré pour tout ce qui ne te concerne pas.

C'est ton tombeau à ciel ouvert, la flaque dans laquelle tu te noies quand tu refuses de respirer toute seule.

Cette chanson, je ne te l'ai jamais fait écouter, parce qu'elle te ressemble tellement que ça me fait mal chaque fois que j'y pense.

Elle me rappelle les jours lents, gris et venteux, les dimanches de cafard, quand il pleut et qu'il fait chaud à la fois. Elle me rappelle les soirées enivrées où les mots se carambolent et où tu trouves ça tellement génial, quand les cadavres exquis s'alignent sur la feuille et sur la table, quand tu vas dormir avec des mots pleins la tête et que t'es sûre que le lendemain ils auront moisi à t'en faire vomir.

Cette chanson, c'est toi, et je ne veux pas te perdre.

Elle m'hypnotise comme les sonorités qui dansent dans ma tête, comme toutes les images que tu distilles dans mon estomac et qui virevoltent comme des papillons électriques, trop fades, trop pétillants, trop toi.

Il n'y a qu'en toi que je parvienne à me noyer jusqu'à en oublier qui je suis. Tu me transcendes, tu m'envoies si loin de moi que je suis obligée d'improviser une salve chaotique pour retrouver mes repères.

Tu bascules tout, tu chavires ma vie, et ça me plaît au-delà de l'indicible.

Pour toi je renverserais la terre, je respirerais sous l'eau et je remplirais le monde de tout ce qui n'est pas nous. Pour toi j'accorderais mes verbes au futur, parce que nous ça ne veut rien dire et c'est pour ça que c'est beau.

Cette chanson m'empêche de dormir et remplit mon carnet, je rêve de la valse lente des couleurs, tu n'as même pas idée de ce que ça me déchire, mais c'est toujours moins douloureux que de te lire.

Tu me tues à peu près trois fois par jour, et j'en redemande chaque fois un peu plus.

3 novembre 2014

Cent mots, sans mot.

Dans la vie de Shin, personne ne compte sinon lui-même. C’est une constante, un état naturel, une loi physique qui dit que tant qu’on ne met pas un corps en mouvement il reste à sa place.

Il pourrait bien être couché dans l’herbe, assis à une table ou debout au milieu de la rue. Il n’a plus conscience de l’endroit, il ne sait plus ni le jour ni l’heure, ni même son âge ou la saison. Il a juste une vague idée de ce qu’il doit faire.

Rien.

Car la vie est faite de lendemains qui ne veulent rien dire.

30 octobre 2014

- J'ai tes beaux yeux avec moi alors ça va. - Ouais mais méfie-toi, mon cul risque de s'inviter aussi.

La balle passe de part en part de son petit ventre noué, troue au passage son tatouage préféré, celui qui ceint sa taille d'une boucle sans fin. Le premier qu'elle se soit fait faire. Elle a bataillé des semaines avec ses parents pour ensuite pouvoir passer la porte de la petite boutique au coin de la rue, elle l'a payé de sa poche en raclant les fonds de tiroir, et là il vient d'un coup de se faire teindre de rouge. Elle baisse les yeux sur son corps ensanglanté, comme dans les mauvais films elle les relève sans rien comprendre. Elle a même pas mal, même pas peur, son instinct lui crie de se barrer mais elle comprend pas vraiment pourquoi. Ça la fait juste bien chier pour son tatouage. Il aurait pas pu viser la tête, non ?

24 octobre 2014

Ces amis qui font partie de moi. (Fantome III)

Tout ça, tout ce que je te raconte, ça aurait pu se passer en dix, vingt-cinq, cinquante ans, mais compte bien, ça fait seulement trois ans. Trois ans. C'est très court, trois ans, mais c'est super long quand t'es gosse. C'est peut-être ça la différence avec les adultes. Pour les grands, trois ans, c'est rien, ça passe en un battement de cils, t'as pas eu le temps de vivre entre-temps, c'est de toute façon toujours la même chose du matin au soir et du soir au matin, tous les jours de la semaine, chaque semaine de l'année, sans arrêt, et chaque fois ça recommence. Sincèrement, je crois qu'on perd quelque chose en route quand on grandit. C'est pour ça que moi je suis content de garder un corps d'enfant, ça m'empêche de devenir grand au fond de moi, ça me rappelle que je suis un gosse et que je dois en profiter tant que je peux garder cet état d'esprit, cette confiance aveugle en l'avenir et en nos rêves, en Madness et en les autres. Les désillusions, t'as le temps de les voir venir après, profite d'abord de ton innocence. Moi, j'ai trois ans, trois ans de vie et de souvenirs, trois ans de rires et de souffrances, mais ça m'empêche pas de réfléchir, de ressentir, et pas qu'à moitié. Y'en a qui appellent cet état d'esprit l'adolescence, le refus de grandir, de mûrir, tout en sachant que c'est un peu impossible. Je dirais pas que c'est tout à fait ça, ne serait-ce que parce que moi je grandis plus depuis assez longtemps déjà, et que j'ai cette chance-là qui me différencie des autres. Je sais juste que j'ai pas envie de devenir adulte. Les adultes, ils se ferment aux autres et au reste, ils pigent rien à rien aux problèmes de leur entourage et encore moins aux leurs, ils sont hermétiquement enfermés en eux-mêmes et le pire c'est qu'ils s'en rendent pas compte. En plus ils savent pas s'amuser. À croire que les soucis ça les empêche de rire, j'te jure.

Non je généralise pas, je sais bien qu'il y a aussi des enfants dans les villes de l'autre côté de la forêt, mais eux ils sont déjà adultes dans leur tête, tu vois. Et il y a sûrement des grands qui savent s'amuser, mais c'est pas de la déconne pure comme quand t'es gosse. T'en as déjà vu qui sont capables de s'inventer de vrais mondes imaginaires et d'y croire dur comme fer ? Moi pas. Je fais pas un remix de Peter Pan et les pirates – c'est Madness qui m'a fait lire ce livre, j'ai adoré –, je te dis juste ce que j'ai pu constater en les observant de loin. On a kidnappé un petit môme esclave chez un prêtre, Hector, qu'il s'appelle, le gosse, ben il est déjà adulte dans sa tête. Il a grandi avec de drôles d'idées dans le crâne, il sait pas rigoler, il a toujours l'air triste, il sait pas espérer, il sait pas foncer tête baissée, faut toujours qu'il réfléchisse. Et il nous l'a dit, un peu violemment et rageusement mais il l'a dit, tous les enfants qu'il voyait là-bas, esclaves ou pas, c'était pareil que lui. Hector, on essaie de l'aider, mais on lui a foutu dans la caboche qu'il était inférieur à ces connards, qu'il leur devait respect, obéissance et des mensonges du genre. Il a pas voulu venir avec nous, il voulait rester esclave auprès de son maître, c'est te dire combien on lui avait ramoné le cerveau. Ça nous a fait mal au cœur de le voir comme ça, alors on l'a emmené de force. Je sais pas, peut-être pour lui montrer ce que ça pouvait vraiment être, la vie, et lui prouver que nous tous, on était pas des monstres comme on lui avait dit avant. C'est pas parce qu'on est pas comme eux qu'on est pas des humains aussi, quoi. Des fois je me demande même si c'est pas l'inverse, si c'est pas eux les monstres et nous les humains. J'suis sûr que je suis pas le seul de cet avis, d'ailleurs Naël il est d'accord avec moi.

Naël, c'est un minuscule gamin qui fait à peine ma taille. Son surnom c'est Demi-Plancton, ça lui va plus que bien. Ce mioche, il est arrivé pas si longtemps que ça après qu'on ait investi la ville, il a été dans les premiers. Un jour, il a frappé à la porte comme un hystérique, s'est presque jeté dessus. Quand je lui ai demandé ce qu'il voulait, il m'a fait un sourire démentiel, ça m'a fait bizarre, d'habitude les gosses ils avaient plutôt une face de pierre tombale quand ils arrivaient là, mais pour la peine j'ai aimé. Il avait des yeux immenses, ça lui bouffait la moitié du visage, et ils pétillaient de joie. Il m'a simplement demandé d'aller jouer avec lui. Comme ça, tout de go, sans même se méfier de moi. Tu penses que ça m'a plu, j'ai souri moi aussi, j'étais étrangement heureux qu'on me fasse enfin confiance sans se méfier de mon apparence pour une fois, alors j'ai sauté des remparts et j'ai été jouer avec lui. Sans me méfier non plus. On a le même genre de caractère, je l'ai tout de suite remarqué, faut pas être sorcier pour le voir, en même temps. Notre seule différence, c'était la haine, enfin je croyais à l'époque. On est inséparables. Tous nos sales coups, on les monte ensemble – sauf quand ils sont destinés à l'autre, évidemment, et ils constituent quand même facilement une bonne moitié du lot, ceux-là. Demi-Plancton, la déprime, il connait pas, j'crois même pas qu'il ait jamais su l'épeler. La rancune, c'est juste bon pour ceux de l'autre côté de la forêt. Il aime tout le monde, ce gosse, et pas seulement les plus petits que lui, parce que y'en a pas beaucoup, mais aussi les plus grands, même ceux-là il est protecteur avec, parfois on se fout de lui à cause de ça mais il en a rien à battre, c'est comme ça. Naël, c'est un mix entre mon meilleur ami, mon collègue, mon petit frère et mon gosse. Il a débarqué dans ma vie un jour d'été et il la quittera plus jamais.

Quand on fait des farces, la seule capable plus ou moins de nous freiner – même pas de vraiment nous arrêter, on est fous –, c'est Riiko. L'une des troisièmes jambes du trio, en quelques sortes, mais en plus subtil, et en largement moins délicat. Elle est arrivée comme tout le monde, un jour, m'a marmonné son nom et son âge et a plus rien pipé pendant deux semaines. Quand je te dis que les gens tirent des gueules jusque par terre quand je leur ouvre, c'est pas exagéré, tu vois, même si elle, c'est un peu abusé, quand même. Je sais pas quel traumatisme elle a vécu, cette fille, mais elle ressemble tellement à un glaçon sur pieds que l'air autour d'elle est froid. Forcément personne s'approchait d'elle, et elle allait vers personne. Elle fout les jetons. Elle a quasi d'office exigé d'être la cuisinière, la popote, elle adore ça, la faire encore plus, et on peut pas dire qu'elle se débrouille mal, avec le peu qu'on a elle nous fait de vrais festins, et au moins on mange de manière convenable, pas comme avant où on devait se décarcasser pour faire avaler quelque chose d'équilibré à tout le monde. Pourtant, les petits, ils osent pas aller lui demander du rab, parce qu'elle leur fait trop peur. Alors je prends leur assiette et j'y vais à leur place, d'abord parce que je suis moins couillon qu'eux, et puis aussi parce que moi je sais qu'elle est gentille. Bon d'accord, quand elle te menace avec un couteau à steak et que tu vois qu'elle hésitera pas à s'en servir si elle te revoit chiper dans le plat avec les doigts, c'est dur de le voir, qu'elle est gentille, mais pourtant c'est vrai ! Je l'ai su un soir d'insomnie, ça faisait pas si longtemps que ça qu'elle était arrivée, mais on avait déjà tous eu l'occasion de comprendre qu'il valait mieux pas trop s'approcher si on voulait rester vivants. J'étais sorti prendre l'air, elle était là, toute seule, comme chaque fois que je la voyais. J'avais un peu mal au cœur pour elle, et puis une pointe de remords au fond de la gorge aussi, alors j'ai été m'asseoir à côté d'elle, on a déprimé un petit coup ensemble, et puis on a rigolé. Elle a un beau rire, Riiko. En fait, elle est pas méchante, elle sait juste pas aller vers les autres. Alors Naël et moi on essaie de la faire rire, pour qu'elle arrête de tirer la tête parfois, et puis pour qu'on voie plus souvent ses jolies dents blanches sans pour autant qu'elle veuille nous mordre. Elle fait la sévère, croise les bras face à nos conneries d'un air réprobateur, elle joue l'adulte du haut de ses seize ans, mais on voit bien qu'elle se retient de sourire. Et on redouble d'efforts pour lui arracher un petit gloussement. On s'amuse, quoi, et elle finit par nous balancer des poêles pour qu'on lui foute la paix. Riiko, elle est violente qu'avec Naël et moi. C'est sa façon de montrer de l'affection.

Avec Demi-Plancton, on est, depuis toujours, dans la section ravitaillement de la ville. On part souvent avec Nicolas – attention à bien prononcer le S il y tient –, un immense gars de treize ans qui fait quasi trente centimètres de plus que nous, et avec Kyogi et sa dague acérée pour nous défendre en cas de pépin. En petit comité, comme ça, on déjoue des serrures, on leurre des antivols techniquement avancés, on fait des grimaces aux gardes qui nous voient pas, on remplit des sacs et des sacs et on se barre sur la pointe des pieds, comme des fantômes dans la forêt. Les fantômes de Fantome. À nous quatre on forme une équipe d’enfer. Bien sûr on est pas la seule, d’équipe, y’a pas mal d’autres personnes qui pratiquent ce métier, comme Thomas par exemple, même si lui est un peu plus radical dans son genre, d’ailleurs il était de la partie quand on a enlevé Hector, il était tellement contre l’idée de le laisser là, ce pauvre gamin, qu’il a, à lui tout seul, réussi à faire pencher la balance pendant qu'on hésitait. Moi je fais partie de toutes les expéditions, de toute façon, j’suis quand même le plus au courant des trucs et astuces pour s’infiltrer – tu penses, depuis le temps que j’y vais, avec Madness et tout, c’est dire. 

Mais au fond c’est quand même notre équipe régulière la meilleure, d’abord parce qu’on se consacre qu'à ça – bon, j’avoue, moi je fais plein de trucs à côté, mais c’est pas pareil et ça compte pas – et aussi parce qu’on se comprend comme des frères et que d’un signe de main on évite les malentendus, on est les plus efficaces grâce à ça. Nicolas nous offre son sérieux, sa grande taille et sa force – c’est presque handicapant d’être un nabot parfois –, son calme et sa logique froide et analytique. Naël détourne l’attention, trouve toujours le meilleur moyen pour se carapater en cas de pépin c'te couillon, est constamment d’un optimisme sans faille, semble jamais stresser et aide à pas paniquer, tant qu’on voit pas d’ennemi du moins. Kyogi nous rassure par sa seule présence, c’est notre sécurité, notre valeureuse guerrière aux dagues acérées avec son éternel bisou de chance, avec elle on se sent invincibles. Moi… Ben moi j’suis là pour la débrouille, pour l’esprit pratique et le tri – pas toujours évident de savoir quoi emporter et quoi laisser là –, pour la touche de délire et puis pour le plaisir, au fond. J’avoue, j’aime bien ça, me jouer des autres, les piller sans vergogne parce qu’il faut bien que les petits aient du papier pour écrire et des vêtements à porter. 

À force, on a presque pris des habitudes, mais jamais trop souvent pour pas risquer de se faire choper, ça serait con. Par exemple, une fois dans la place, c’est-à-dire dans la réserve même, ils nous arrive souvent de pas partir directement, de prendre notre temps et même d’y casser la croûte, tant qu’à faire. On se fait de véritables gueuletons au beau milieu de la ville ennemie, au nez et à la barbe des gardes. Enfin, on fait toujours gaffe de rester discrets, quand même, on est pas suicidaires. Oh, bien sûr, on s’est déjà fait choper, mais on court toujours plus vite qu’eux, quitte à larguer les sacs à dos en plein vol s’il le faut, la vie plutôt que la bouffe qu’on dit, pas de viande froide à Fantome pour un panier de vivres, ça couperait l’appétit à tout le monde. 

J’ai des souvenirs, comme ça, tu vois, c’est de vrais trésors. J’adore surtout la façon dont Emy-Lise et Sìna nous tombent dessus à chaque retour de mission et font semblant de s’intéresser à ce qu’on ramène, sans arrêter de vérifier du coin de l’œil que Nicolas n’a rien. Emy-Lise c’est sa mère, sa sœur, son amie d’enfance, un condensé de tout ça, un truc du genre quoi, elle est partie en pèlerinage dans son village natal un beau jour et l’a ramené avec elle. Sìna… c’est sa copine. Je sais pas jusqu’où, mais ils disparaissent souvent ensemble des heures durant je sais pas où, et on n'ose pas aller les déranger. Ils ont été les premiers à se trouver. On est pas terribles comme agence matrimoniale, faut dire. J’suis un peu jaloux que Madness m’accorde pas toujours beaucoup de temps, mais j’ai Naël, Riiko, Lengwan qui est arrivé un peu plus tard, alors je me plains pas. On a trop bien rigolé, tous ensembles. Je te dis, c’est la belle vie, une vie en or que beaucoup des gens riches ont sûrement de quoi envier.

Y’a autre chose que le ravitaillement, bien sûr. On a un groupe de cultivateurs qui s’occupe de nos trois lopins et des quelques bestioles qu’on élève tant bien que mal, un groupe de soldats plus ou moins chargés de monter la garde aux remparts et d’aider à la reconstruction de la ville, quelques nourrices et infirmiers pour s’occuper des tous petits et des bobos de tout le monde, et puis un ou deux instits qui enseignent les bases aux marmots. Chacun fait ce dont il a envie, tant que c’est bénéfique à la ville, évidemment. Y’a même pas de vrais horaires, tu vois, c’est pas super contraignant. On considère que chacun n’a qu’à travailler selon sa conscience, on le foutra quand même pas à la porte, à peine un petit remontage de bretelles en règle si vraiment il fout rien. Et puis je dois t’avouer que moi aussi, parfois, j’aime bien passer une journée à tirer au flanc, alors pourquoi pas les autres ? Faut bien qu’on s’amuse, à la fin, on est quand même que des gosses. On s’est toujours démerdés avec le travail qu’on veut bien fournir, et ça a toujours marché, y’a pas de raison qu’on change les habitudes.

Et puis au milieu de tout ça, on a la plus importante de tous, la seule capable de nous rallier d’un geste ou d’une parole, le pilier, le ciment de tout ce petit monde : Madness. Elle soutient tous les corps de métier sans réellement sortir de son bureau, à distance. Elle donne des directives, s’informe auprès des responsables du déroulement des opérations, signale les choses urgentes, coordonne les efforts de chacun, et accessoirement joue aussi parfois la directrice des travaux finis. Elle est, à peu de chose près, partout à la fois, sans jamais prendre une minute à elle, de l’aube au crépuscule. Ça m’a fait bizarre, cette Madness-là, j’ai dû la redécouvrir, je la connaissais pas, moi je connaissais l’increvable acharnée capable de ratisser la campagne pendant des heures à la poursuite du même lapin, celle qui ne tenait parfois pas en place plus de cinq minutes lorsqu’elle avait une bonne idée, l’hyperactive, quoi. Là, elle me montrait son côté rat de bureau qui n’en sortait pas pendant des jours sous prétexte de paperasseries à régler. Je l'ai découverte sous un autre jour, le choc fut rude. Je me suis senti un peu trahi au profit d’une montagne de papelards. Mais j’ai fini par m’y faire, et maintenant je me contente de la tirer de là par la force de temps en temps pour qu’elle ne meure pas attaquée par la poussière. Faut pas qu’on la perde. Fantome sans Madness ça serait même pas Fantome.

Résultat des courses, Madness, les autres, ils la connaissent pas vraiment, à peine comme une silhouette entraperçue de loin. En général, je fais l’intermédiaire entre elle et les gosses, alors comme je donne les ordres, ils pensent que c’est moi la tête pensante du groupe. J’ai bien rigolé quand ils m’ont dit ça, j’y croyais pas moi, tu penses ! C’est tellement plus le rôle de Madness, elle a le profil parfait pour, ses yeux ils brillent quand on a mené à bien quelque chose, ça nous fait nous rapprocher de notre but, d’après elle, et moi je suis bien d’accord avec elle. Les autres, ils la voient jamais, même pas quand elle a les yeux qui pétillent comme ça, c’est dommage je trouve, alors j’essaie de leur montrer quand je peux. Ils me disent que c’est joli, et moi ça me rend heureux. C’est tout ce qui compte, ici, d’être heureux. Moi, avec Naël et les autres, j’ai ma dose à longueur de journée, y’a franchement pas de quoi se plaindre. Non, franchement pas…

17 octobre 2014

Et les murs se crispent de te voir cogner ta vie à celle des autres sans jamais calmer ce tremblement qui t'agite.

Elle ne ressemble tellement à rien que ça en fait mal aux yeux.

Elle a un sourire comme un soleil qui a arrêté de briller, et derrière son dentier on devine à peine ses trente ans et les poussières qui l'habitent. 

Tu ne sais pas grand-chose d'elle, mais tu sais qu'elle a un rire de tonnerre qui s'interrompt toutes les trente secondes. Tu sais qu'elle a des soupirs à en déraciner les murailles, et qu'elle tremble toujours trop le matin quand elle s'est encore shootée au café. Tu sais que tout lui semble être une montagne et qu'elle est sûre de ne jamais parvenir à rien, mais que la montagne en fait c'est elle, inébranlable et prête à tout pour ses enfants.

Elle te dit parfois qu'il ne faut pas la prendre pour une bonne poire même si elle en est une, et que le ménage y'a que ça qu'elle sait faire, mais elle le fait bien hein. Quand elle parle c'est un déversoir, un barrage qui cède, et rien ne peut l'arrêter dans ses histoires fleuves où rien ne s'accroche à rien. Elle a une tempête dans la tête et sa bouche n'en est que le pâle reflet, et chaque fois tu as envie de la prendre dans tes bras mais tu n'essayes même pas, surtout pas non, on sait jamais, son malheur pourrait être contagieux.

Elle te raconte tout, ses enfants handicapés, son médiateur de dettes qui ne répond pas quand elle l'appelle, le syndicat et l'assistante sociale, son compagnon que pour bouger ses fesses celui-là il lui faudrait bien un tremblement de terre, et tu sais qu'elle n'imagine même pas combien elle t'ébranle toi, avec tout ce qui la secoue et les larmes qui parfois traversent sa carcasse quand elle oublie d'oublier ses soucis.

Tu l'encourages comme tu peux, ça ne rime pas à grand-chose. Tu n'arrêtes pas de lui répéter pas de panique ! et elle répète après toi pas de panique non, pas de panique parce que si je commence à paniquer j'arrêterai plus jamais, et toi ça te débarbouille le cœur et ça te chiffonne un poumon ou deux en passant. Tu mets tout ce que tu peux de raison et d'institutions entre elle et toi, mais ses grandes mains qu'elle agite à tout va démolissent tout sans s'en rendre compte.

Elle porte sa sensibilité sur sa peau, son visage produit vingt expressions à la seconde au moins, elle est un répertoire d'émotions que tu aimerais parfois calquer sur la tronche des comédiens à la télé le dimanche soir. Sa sincérité resplendit autant que ses fautes de français, et elle s'excuse tout le temps d'une petite voix qui dit je suis bête, j'y peux rien je suis née comme ça, et chaque fois tu te pinces le nez en réfléchissant à une recette de confiance en soi en flacon ou en comprimé.

Si tu devais faire le portrait du courage, tu décrirais ses cernes et sa fatigue, ses rides et ses vêtements pas toujours à sa taille, son portefeuille qui déborde de photos de ceux qu'elle aime et surtout ce matin gris où elle est arrivée en retard sans t'expliquer qu'elle venait d'enterrer son chat, et où tu n'as pas vu combien ça pouvait l'affecter à travers ses yeux secs.

Tu décrirais son dos voûté, ses grandes dents et sa peau grise, ses problèmes de concentration et les phrases qu'elle ne finit jamais. Et puis tu effacerais tout d'un grand coup de gomme, parce qu'elle est trop improbable pour tenir sur papier, trop à fleur de peau pour se limiter à un cadre qu'on voudrait lui imposer, et beaucoup trop tremblante pour que ça ne fasse pas tout gondoler, la table et le crayon, le carnet et ton petit cœur tout mou.

Elle fait partie de ces gens qu'il faut très vite oublier pour retourner dans sa vie pépère, elle est déjà comme ces mendiants qu'on ne supporte pas de voir parce qu'ils nous ramènent à notre propre déchéance. Elle est tout ça, avec cette dignité éphémère qu'elle ravive tous les matins comme elle peut, et qui la lâche en cours de journée à mesure que les problèmes ne se résolvent pas.

Face à elle, tu préfères fermer ton carnet, fermer les yeux et surtout fermer ta gueule, parce que sinon c'est toi qui vas balancer les tables contre le mur pour échapper à la noyade qu'elle trimbale avec elle.

13 octobre 2014

Cette vie que je me suis inventée. (Fantome II)

On a marché. Longtemps. Il faisait nuit noire quand on a trouvé des ruines austères, lugubres, une ancienne fortification dont l'âge d'or était révolu. De loin, ça me foutait la frousse, mais Madness a pas sourcillé, a même pas frissonné. Elle était là, debout sur la butte en face de notre nouveau chez nous, droite, raide, bras croisés, yeux hautains. Souveraine de son royaume tout juste découvert. Elle m'a impressionné. J'étais crevé, affamé, elle avait l'air aussi fraîche et pimpante qu'au début. Elle m'a fait penser à une figure de reine, une statue ancestrale, immuable, inébranlable. Avec tellement de tendresse au fond du cœur qu'elle aurait pu ouvrir un stand pour la revendre sans risquer de tomber en rupture de stock.

La ville était envahie par la végétation, les ronces, l'herbe. Dame Nature avait repris ses droits. Les murs d'enceintes étaient en ruines, les divers bâtiments, quelle que soit leur taille, ne tenaient plus debout que par une étonnante indulgence de la sacro-sainte gravité. C'était pas le grand luxe, mais au moins on avait un toit au-dessus de nos têtes. Et moi j'avais une respiration légère et régulière pour me bercer et m'assurer de sa présence. On a partagé une couverture miteuse trouvée au fond d'une armoire. J'avais sa chaleur pour moi tout seul, je l'ai gardée jalousement au fond de moi.

Après on s'est débrouillés. On a cherché de quoi manger dans la forêt à côté, on s'est aussi infiltrés dans la bourgade voisine, celle des ennemis, pour trouver ce dont on avait besoin. On a retapé quelques baraques, une plus que les autres, qu'on partageait tant bien que mal. C'était pas toujours la bonne entente. J'étais trop turbulent, trop impatient, trop avide. Elle était calme, posée, et voulait la paix pour réfléchir, ou rêver, je sais pas trop. Tu vois, y'a des trucs comme ça, j'ai pas compris directement. Pourquoi elle voulait qu'on ramène des bouquins chaque fois qu'on allait faire les courses comme on disait, et pourquoi elle les empilait, les classait, les ordonnait dans je sais pas quel ordre, en petits tas bien droits dans un coin de notre chambre. Pourquoi elle s'acharnait à passer des heures, crayon dans la bouche, à regarder rêveusement par la fenêtre, avant de se mettre à écrire frénétiquement des lignes et des lignes sur un papier froissé et humide. Ça m'énervait, toutes ces paperasseries. Et je savais même pas pourquoi.

Et puis un jour que je me suis mis en colère à cause de ça, je lui ai dit que je trouvais ça inutile, elle a rien pipé, a ouvert l'un des bouquins, au hasard, me l'a tendu. Je l'ai pris, sans trop savoir. Et elle m'a demandé de lui lire ce qu'il y avait d'écrit. Bien sûr je savais pas, et elle savait que je savais pas. Je me suis vexé. Elle a souri, m'a invité à m'asseoir à côté d'elle, a reposé ce livre, en a pris un autre sur l'une des piles extrêmes, et puis, lettre après lettre, mot après mot, elle m'a appris à lire. Comme ça. Moi j'en revenais pas de ce qu'on pouvait trouver sur ces pages alignées, des histoires, des vies, des aventures, palpitantes, frémissantes, tellement loin de notre solitude, de notre isolement. Je me souviens du sourire discret mais fier de Madness quand je répondais pas à ses questions parce que je dévorais un bouquin de bout en bout sans respirer. Dire qu'avant je croyais qu'il y avait rien que des trucs chiants et compliqués bons pour des scientifiques avérés ou des docteurs en thèses et machin chouette…

Forcément elle a fini par me mettre un crayon entre les doigts. J'ai eu du mal. Écrire c'est moins marrant que lire, faut plus se concentrer. Mais j'ai fini par réussir. Après j'ai dû dompter les chiffres. J'étais super impressionné par la rapidité avec laquelle elle faisait ses calculs. Elle savait peut-être que les bases, mais elle les connaissait sur le bout des ongles, on aurait dit qu'elle avait fait ça toute sa vie. Pendant tout le temps où j'essayais désespérément de diviser des nombres à trois chiffres, elle m'a raconté toute la vie des autres, ceux qui étaient là depuis plus longtemps que nous. L'Histoire, qu'elle appelait ça. L'Histoire des Hommes. Avec des majuscules parce que c'était plus joli. Et puis elle m'a expliqué la géographie, ça a été difficile, j'avais du mal à imaginer que là où on était c'était en fait si grand. Elle a bien ri quand je lui ai avoué ça. Je sais pas pourquoi, mais au fond je m'en foutais, j'aimais bien quand elle rigolait, c'était tout ce que je voulais savoir. Et finalement on en est arrivés à la politique.

Là j'ai vraiment compris de qui elle voulait se venger. Bien sûr, ça te semble évident, mais moi je savais plus, j'avais oublié. Tu vois, j'avais jamais réellement osé lui demander, et elle a jamais non plus répondu aux vagues questions que je lui posais parfois. J'attendais qu'elle veuille bien aborder le sujet elle-même. C'est enfin arrivé, même si j'ai dû attendre. Elle m'a tout dit, pourquoi ce monde était pourri, pourquoi c'était mieux avant, pourquoi il fallait que ça change. Et tout ce qu'elle m'a pas dit, je l'ai lu au fond de ses yeux. J'ai rallié sa cause, la rage au cœur, la haine dans la tête. J'étais fier d'incarner leur fléau, j'étais fier de faire partie de la bataille, de sa bataille. J'avais déjà décidé de monter au front sans même regarder en arrière. De toute façon je n'avais plus rien sur quoi me retourner. Juste peut-être Madness, mais je savais déjà qu'elle serait toujours devant moi. Mon passé, ça serait juste les souvenirs de cette humanité dont elle venait de me confier les secrets. 

Au fond, c'est elle qui a fait de moi ce que je suis. Madness. Elle m'a sorti du trou, de la noirceur de cette mémoire que je n'avais plus, elle m'a donné une identité, un but, elle m'a donné la vie. Elle m'a donné ma vie. Et je suis directement lié à elle, et à son destin, parce que je la suivrai jusqu'au bout, sans arrêt, comme son ombre, comme je lui ai promis dès notre rencontre.

Une fois qu'elle a eu fini de tout m'apprendre, elle a commencé à penser aux autres. Les autres, c'étaient tous ces bouts de chou qu'on savait paumés dans la forêt, ou même dans la lande. C'était ça, son but, tu vois. Créer un endroit où on pourrait tous les recueillir, leur donner de l'espoir, une vie, une vraie, comme pour moi. Mais juste les enfants, jusque vingt-et-un ans. Parce que les plus vieux, elle disait qu'ils pourraient pas rêver assez fort pour y croire. Je pense qu'elle avait pas tort. On a emmené un gosse, une fois, pendant qu'on était partis chercher des baies dans le bois. C'était pas la première fois qu'on en croisait un, mais c'était la première fois qu'on pouvait le regarder sans avoir honte de pas pouvoir l'aider. Et elle lui a patiemment appris tout ce qu'elle m'avait appris à moi. J'avais beaucoup de boulot, et j'essayais de pas trop me plaindre de ce traitement de faveur. Je restaurais plus ou moins le reste de notre ville pour la rendre habitable, et puis je faisais gaffe aux provisions et à ces choses-là. Surtout qu'un deuxième est venu, après. Il a frappé à la porte, a demandé un toit, du pain et de l'eau. Il est plus reparti. Il savait déjà lire et écrire, alors il m'a donné un coup de main.

Mais ça n'empêche pas qu'au début, je crevais de jalousie. Tu vois, Madness, elle était à moi et rien qu'à moi, c'était tout simplement hors de question que quelqu'un se mettre entre nous en accaparant son temps, je voulais qu'elle reste constamment avec moi et qu'elle me considère comme son seul et unique fils – oui, rien que ça, on est égoïste quand on n'a qu'une personne dans son cœur. J'ai eu du mal à me faire à l'idée que j'allais devoir la partager, surtout que ces pauvres gosses me faisaient pitié et que j'avais quand même envie de les sortir de leur misère, tous, sans exception, c'était ça notre but après tout, si je m'en accommodais pas Madness m'aurait ramené à l'ordre avec son mélange à elle de fermeté et de tendresse qui me rendait obéissant comme un agneau. Et quand je lui ai parlé de mon dilemme à ce propos – parce que je lui ai toujours tout dit et que je lui dirai toujours tout –, elle m'a regardé droit dans les yeux, elle a vraiment planté son âme en plein dans la mienne, comme la première fois quand on s'est retrouvés sur ce putain de champ de bataille, je voyais son âme dans ses pupilles toutes noires, ça m'a vraiment transpercé le cœur, et puis elle m'a dit :

- Choisis, Fléau. Choisis entre eux et moi. Si c'est eux, tant mieux. Si c'est moi, fais-toi à l'idée que tu devras vivre avec pas mal de rancune pour le restant de ta vie parmi nous.

Rien que sa façon de dire nous signifiait bien qu'elle ne tournerait pas le dos à ses idéaux simplement pour un caprice de ma part. Parce que ça n'était rien d'autre qu'un gros caprice qui venait du fond du cœur et dont j'aurais parfaitement pu me passer.

- Si tu veux, tu peux partir, aussi.

Ça, cette petite ajoute, là, n'importe qui l'aurait pris comme une mise à la porte pure et simple, mais pas moi. Non, moi, j'avais déjà appris à penser comme elle, selon ses raisonnements dont elle se contentait en général d'exprimer la conclusion, en laissant aux autres l'effort d'interprétation, et avec le risque qu'ils ne comprennent pas ses réelles intentions. Elle s'en fout, elle, elle sait ce qu'elle veut, c'est tout, et rien que ça, ça a dû m'empêcher de partir, dans le fond. Mais en fait, ce qu'elle voulait simplement dire, c'est que j'avais le droit de découcher quelques jours et quelques nuits pour réfléchir tranquillement à tout ça loin du tumulte de la ville naissante, et pour ne pas me faire influencer dans ma décision. Tu vois, c'était vraiment pas me faire mettre dehors, loin de là, elle me donnait juste une solution de secours. C'était sa façon de me dire que mes tâches seraient redistribuées si besoin était et que je devais pas me sentir obligé de rester pour m'en occuper. Mais finalement, j'ai pas eu besoin de ça pour comprendre que sans son fidèle traducteur – moi – elle aurait bien du mal à s'expliquer face à ses troupes sans étoffer un peu ses discours. Enfin, j'exagère, je me suis juste moqué d'elle avec cet argument-là. Et puis j'ai pris sur moi et j'ai mis cette putain de rancune à la con de côté.

Petit à petit, dans l'oubli général, dans l'indifférence aussi, on a grandi, on s'est développé, on a cultivé notre haine, sans jamais que les autres, là, dans la ville d'à côté, ne le sachent. On s'organisait peu à peu, ça commençait à prendre forme. À chaque nouvel arrivant, en fonction de son âge, on lui désignait une tâche ou on lui apprenait les bases, surtout Madness parce que moi je m'en sortais qu'à moitié avec tout ça, j'suis pas un prof dans l'âme tu vois. Finalement, pour des gosses, on se débrouillait plutôt bien, je trouve, avec le recul. On s'adaptait sans problème, on trouvait une occupation pour chacun, personne n'avait le temps de s'ennuyer, et c'était peut-être un moyen de s'approcher de notre rêve. On manquait rarement des choses importantes, on mangeait en suffisance – trop, même, dirait Riiko, mais son avis à elle il compte pas –, on avait pas spécialement froid en hiver, on portait pas des haillons, et on rigolait bien assez pour la bande de gamins qu'on était. Au fond, ce qu'on voulait, c'était aider les mômes, les sortir de leur solitude, leur offrir des rires, de la sécurité ou du moins autant qu'on pouvait, du confort, un chez eux quoi. Les adultes, on leur permettait de se reposer quelques jours contre des menus services, et puis ils devaient repartir. Parfois j'aimais bien l'œil envieux qu'ils lançaient sur notre ville. Parfois ça me faisait un peu pitié. Forcément, on avait peur que l'un d'entre eux nous dénonce auprès des autres, mais on prenait ce risque, et jusqu'à présent on nous a pas harcelés plus que ça. Fantome, c'est pour ça, tu vois. Parce qu'on existe pas ailleurs qu'ici.

En fait, quoiqu'on puisse dire, on vivait bien, y'avait des échos de bonne humeur qui résonnaient sur les remparts et qui les dépassaient même quand on allait en forêt ou dans les petits champs qu'on avait aménagés pas loin. Entre marmots, on se comprenait, on se soutenait. On était des parents de remplacement pour ceux qui en manquaient, et des comme ça t'imagines même pas combien y'en avait. On évitait les coups de gueule, même s'il y en avait malgré tout, tu penses, les disputes c'est inévitables, et parfois ça s'arrête pas à une baffe, oh non, y'a eu de vraies guerres ouvertes, et on arrivait pas toujours à séparer les opposants. Mais chaque fois qu'on croisait un ennemi, c'était un pour tous et tous pour un, spontanément et sans se poser des questions. Les adversaires d'hier étaient alliés envers et contre tout. C'est ça la magie de l'enfance.

C'était une belle utopie au final, tu trouves pas ? Un village presque parfait. Presque, évidemment, la perfection n'est pas de ce monde, y'a qu'à le voir, le monde, pour comprendre, et puis une vie parfaite ça serait trop chiant. Et puis les mauvais jours, on s'en souvient encore, mais ça fait partie de la vie, on philosophait un peu et on faisait avec les tuiles qui nous tombaient dessus. Avec les tuiles qui sont tombées sur les autres. Tous ceux qui sont morts, de maladie, d'accident, après une bataille, où que ça soit, quand que ça soit, tous ceux qu'on a pas pu sauver, faute de soins, de matériel, de connaissances, tous ceux-là, on peut au moins dire qu'ils sont pas morts seuls et qu'on était tous autour d'eux, on leur donnait un paquet d'amour comme ça pour le voyage vers cet ailleurs qu'on connaissait pas, cet ailleurs d'où je suis né. On les a au fond du cœur, au fond de l'esprit, on les oubliera jamais, et ils le savent. On faisait de notre mieux pour eux, on les a jamais laissé tomber. On les laissera jamais tomber, même si on les aimait pas trop. C'est gravé au fond de nous. Sade, Flûte, Rimbaud, Jonas, Piji, Carmen, Vincent, Ravel, tous les autres.

Tu vois, au fond, la vie, on la prend comme elle vient, parce que c'est quand même toujours comme ça qu'elle goûte le meilleur et qu'on sera pas déçus. On est des gosses, mais on est peut-être un peu plus réfléchis qu'on en a l'air. Plus fatalistes, oui, aussi, un peu. Enfin, quand je dis qu'on est des mômes, je généralise peut-être un peu trop, y'a pas tellement de tous petits mais les grands sont un peu plus nombreux, sinon on aurait eu du mal. On grandit, on vieillit, on change de façon de voir les choses mais en groupe et toujours dans la même direction, on a pas arrêté de porter notre regard sur ce but commun qui nous pousse dans le dos et nous fait nous lever le matin. Certains sont devenus adultes pour l'extérieur, on s'est trouvés face à un gros problème. On savait pas si on devait les autoriser à rester ou non, mais on a pas eu le cœur à les chasser. Alors on leur a laissé le choix. La majorité est partie, comme ça, de bon matin, un sac à dos plein préparé avec indifférence par Riiko jeté sur l'épaule. Ils voulaient montrer aux autres, ceux des autres villages comme nous, que la vie ça peut être autre chose, les aider avec leur paquet de débrouillardise, organiser des révoltes, ailleurs, propager notre vision des choses. Quelques-uns de ceux-là sont revenus par la suite. Fantome, ça sera toujours chez nous, qu'ils disaient. Ça nous a fait chaud au cœur t'imagines pas. Ils nous manquent atrocement.

11 octobre 2014

C'était le temps où l'un s'arrêtait de respirer quand l'autre avait la tête sous l'eau.

- Fait chier fait chier fait chier fait chier fait chier fait ch…
- Ta gueule.
- Fait chieeeer !

Tchad soupira. Très fort. Déjà cinq minutes que Kenya répétait sa litanie sans prendre le temps de respirer. Ça devenait agaçant. En plus ses nerfs avaient connus des jours meilleurs : nuit blanche, pas de café au matin, plus de clopes, Mali survoltée, Kenya aussi, et ce foutu rendez-vous chez l’endocrinologue prévu pour l’aprem. Ça ne l’aidait pas à supporter.

De fatigue, il se passa la main sur le visage, s'écorchant sur sa barbe naissante – son frangin avait jeté la dernière lame de rasoir valide ce matin, sans lui demander son avis.

Ses remarques acides n'arrêtaient en rien la transe dans laquelle était plongé son jumeau, comme si son mantra pouvait le sauver des horribles blouses blanches qui se planquaient de l’autre côté de la porte. Tchad soupira derechef. Ridicule.

La salle d’attente était déserte, ce qui permettait à Kenya de psalmodier tout son saoul, pour le plus grand malheur de certains. Déserte, et froid, avec ça. L’aîné frissonna, tandis que l’autre bouillait de rage intérieurement et envoyait sa chaleur se répercuter sur les murs. C’était déprimant de voir une telle énergie calorifique perdue. Songeur, Tchad s’accrocha au bras du plus jeune, qui le regarda à peine bizarrement.

- T’as qu’à te trouver une nana, si t’es tellement en manque d’affection…
- J’ai froid, t’es chaud, donc je me colle à toi, CQFD.

Kenya haïssait les démonstrations logiques dont son frère abusait en temps normal. L’aîné venait de faire une erreur stratégique grave, mais s’en rendit compte trop tard. La machine à « fait chier » repartit de plus belle, un tout petit peu plus fort, juste assez pour accentuer l’horrible mal de crâne qui l'avait pris d'assaut. Ouais, il aurait vraiment eu mieux fait de rester au fond de son lit.

La porte claqua soudain et une espèce de gamin rachitique fit son apparition dans la pièce. Visiblement habitué des lieux, il s’installa presque impérieusement sur la chaise la plus proche de la salle d’examen, non sans un petit regard méprisant aux jumeaux en face de lui. Mauvaise donne. Tchad se mordit presque douloureusement l'intérieur des joues en anticipant la suite des événements.

Kenya mit trente secondes à cesser ses messes basses, à se redresser et à rentrer dans le jeu du mioche. L’aîné estima que, au vu de l’humeur déjà massacrante de son frère, il avait pris sur lui environ trois fois plus longtemps que ce à quoi il s'attendait.

- C’qu’y a ?! T’veux ma photo ?!

10 octobre 2014

Il s'est suicidé pour nous sauver tous.

M'aura pas fallu grand-chose. C'est pas comme si j'avais pas l'habitude, faut dire. J'pense pas qu'on puisse vraiment se faire à ce genre de truc. C'est jamais que la septième. Faudra p'tet que je m'y résolve à un moment ou à un autre.
Putain.
Cette fois j'ai même plus d'épaule sur laquelle m'appuyer.
J'y crois pas.
J'veux pas y croire, putain.
Je vois trouble, mais non c'est pas des larmes dans mes yeux merde. T'étais la dernière, tu sais, et tu me plantes là, comme une conne.
Y'aura pas grand monde à l'enterrement, j'le sais déjà, j'dois pas me faire d'illusion. Je suis la dernière. La dernière qui te tenais compagnie, qui te faisais encore vivre.
Et moi, maintenant, je vis pour qui, hein ?
T'avais pas le droit…
Tu sais, je les entends encore tous, derrière-moi, comme des chuchotements, ou des cris. Y'a l'ombre de Ta Majesté sur la troisième marche des escaliers, penché vers moi avec ses grands yeux interrogateurs qui demandent encore ce qu'il se passe pour que je chiale comme une morveuse. La main sur mon épaule je sais pas à qui elle est. Ils sont plus là de toute façon.
- Hé, hé, porte-moi Ta Majesté, je veux la voir, je veux la voir !
Toute seule dans cette grande maison vide.
- Woaaaaaa c'est quoi ce truc ?! C'est ça qu'était dans le ventre de Moulin à Vent avant ?
J'inspire à fond. Lève la tête. C'est même pas dans ton lit que t'es morte, c'est nul hein ? Bêtement dans le canapé du salon où t'avais élu domicile. T'aurais demandé, j'aurais pu t'aider à monter tous les soirs te coucher, tu sais. J'étais là, moi. J'ai toujours été là. Je suis toujours là, moi…
Debout contre la porte, c'est le reflet de Bisou qui pleure doucement, en silence, comme toujours. La reine des câlins qui a jamais su se consoler toute seule. À quoi ça sert d'aider les autres quand t'es vide au fond de toi ? J'y croyais pas non plus, ce jour-là, quand les infirmiers ont débarqué en courant. Putain non j'y croyais pas. J'étais pas assez petite pour pas réaliser ce qui se passait. Elle, elle avait quinze ans. Moi douze. Et ça a été mon premier face à face avec la mort. Avec la douleur, la vraie.
Celle que je porte comme un fardeau.
Appuyée à l'endroit où Microbe prenait toujours ses airs de chef, je perds mon esprit dans ce simple couloir où tant de choses se sont passées. La maison se meurt. Moi aussi. Je crois.
- Orient espèce de salopard ! Rends-moi ça !
- Viens le chercher Onee-san !
Tu sais, le Vieux Singe, chaque fois qu'il râlait quand on faisait du bruit, on l'emmerdait un peu plus, pour le principe, et pour lui faire des pieds aussi. Et toi tu souriais bêtement dans ton coin, trop timide pour rigoler de nos conneries. Les bobos c'était ton domaine, t'as dû en soigner des écorchures quand on était mômes. Dis, c'était pas flippant, de nous voir risquer nos peaux sur les arbres du jardin ?...
Dis, Moulin à Vent, pourquoi c'est la plus casse-cou qui vit toujours le plus longtemps ?...
Tu sais, moi, mon rêve, c'était d'aller un jour dans les nuages. Même sans avion. Je grimpais toujours plus haut, partout où c'était possible. Maintenant, j'ai arrêté. C'est trop lourd de porter tous ces corps avec moi. Pourtant j'aimerais vous rejoindre tous, là-haut. C'est pour ça que Ta Majesté m'appelait toujours Tarte aux Nuages ?
J'ai pas le courage de monter. Chaque marche a son fantôme, chacun la sienne, c'était attribué. Je monte doucement, une main sur la rampe. J'ai même pas envie de voir les taches d'eau que je laisse derrière moi sur le bois. T'adorais l'odeur du vernis et de la cire. Rien que pour ça, tu badigeonnais tous les meubles de ces affreux produits bien plus que de raison. J'ai pas besoin de compter, je m'arrête à la sixième marche. Celle où tu déposais mon courrier quand je recevais quelque chose. T'y mettais aussi mes fringues propres, mon argent de poche, et même mes repas de midi quand j'allais à l'école. Et jusqu'au bout t'auras pris soin de moi. Je sais pas si c'est d'amertume ou de nostalgie que je souris. Je me penche et ramasse la boîte en plastique. C'était pour quand je repartirais. Des lasagnes. T'as toujours su mes plats préférés.
Mais j'ai pas envie de repartir.
J'étouffe un hoquet alors que je repose le récipient. Je tremble, pourtant j'ai chaud, surtout à la gorge. Ça brûle. Je connais trop bien cette sensation.
Le silence m'étouffe et résonne dans mes oreilles. Comment je ferai moi, pour rentrer ici à nouveau ? C'est plus chez moi depuis que t'es plus là, t'étais mon dernier lien. J'ai l'impression d'y être une étrangère hantée de souvenirs. C'est votre repos que je dérange ? Vous me voulez bien parmi vous, encore, hein ?...
Dis… Dis bien à Microbe que je regrette…
- Si c'est comme ça t'es plus ma grande sœur !
Vous êtes toujours là, j'vous maintiens en vie, même si je suis plus comme celle que vous aviez tous connue…
J'ai la tête qui tourne. Je regarde plus haut, à l'étage, tant de chambres poussiéreuses inoccupées depuis trop longtemps. C'est comme si je vous voyais encore, entre deux cavalcades. Le silence, on l'écoutait jamais, ici, c'était toujours tellement bruyant que ceux qui étaient pas habitués en devenaient presque fous. C'était chaleureux, aussi. Une famille, c'était une famille, qu'on formait.
C'est une famille, hein, c'est ça, une famille…
C'est ma famille…
Quarante-Quatre… Ta chambre, elle a pas changé, tu sais… Elle est toujours comme avant, moins propre seulement. Ça sent le renfermé, le volet est baissé. Une à une, toutes les fenêtres sont devenues aveugles sur l'extérieur. Chaque fois que je mourais à petit feu avec vous… D'une traction sur la corde, je laisse entrer la lumière. J'empiète sur la tradition. Personne pourra plus s'en offusquer je crois. J'aurais aimé me faire engueuler par Ta Majesté furieux qui comprenait pas pourquoi ça nous tombait dessus…
J'aurais aimé… juste encore une fois, comme quand j'étais petite, et qu'on était tous là…
- Putain Tarte aux Nuages t'as encore bouffé ma part ! Mais je vais t'éventrer !
On a jamais voulu toucher à tes affaires. On avait pas encore trop l'habitude. Y'avait juste eu Bisou, et…
- Microbe reste près de moi tu vas te faire écraser !
- Ça me ferait mal tiens ! Viens me chercher !
Désolée Microbe… La nuit j'en rêve encore, ce bruit strident, ce hurlement, et la conductrice éplorée qui se serait tailladé les veines si on avait pas encore plus pleuré qu'elle… C'était pas sa faute. Pas la mienne non plus, d'après les autres. Excuse-moi, Microbe.
Pardon.
Et puis, et puis tu sais, quand tu grimpais sur mes épaules tout en haut des arbres pour être encore plus proche des nuages que moi… Et que moi je me sentais forte rien que pour toi…
Rien que pour toi…
J'ai envie de tout balancer par la fenêtre.
Ma chambre, elle a pas changé non plus. Comme je l'ai laissée la dernière fois. Lugubre. Orient accoudé à mon appui de fenêtre, parce que c'est de là que tu voyais le mieux le soleil se coucher. Et tu ris encore, comme un écho, une ritournelle, la chanson de l'éternité.
Ton refrain dans ma vie.
- Tadaima !
C'était ton jeu. T'avais appris ça dans un bouquin ou je sais pas trop où. T'as passé des heures à nous tanner pour qu'on te réponde.
- Tadaima, ça veut dire "je suis rentré", et vous vous devez répondre okaeri, "bienvenue à la maison" ! C'est pas compliqué pourtant !
Et maintenant, qui me souhaitera la bienvenue quand je pousserai la porte ?...
Y'a plus que ma voix pour m'accueillir chez moi.
Ma voix, et le silence.
Dans cette immense maison trop vide.
Tu vois, Moulin à Vent, tu vois comment c'est quand je suis toute seule ? C'est comme ça qu'il disait, Ta Majesté, moi je peux pas rester seule sinon je suis pas complète. Les autres me manquent un peu trop pour que je respire encore sans que ça me brûle.
Et ça brûle là, tu sais…
Tu sais, Moulin à Vent, tu sais pourquoi on t'a appelée comme ça ? T'as jamais posé la question, mais je sais que t'étais curieuse de savoir. C'est juste parce que c'est quand on souffle sur tes ailes que tu tournes. Parce que nous, les gosses, on est ton vent, et que tu continues à avancer et à braver la mort malgré tout.
Malgré les saloperies qui te sont tombées dessus.
J'ai été la dernière à souffler. Je suis fatiguée, tu sais, c'est pas facile de t'aider à faire tourner la roue. Mais j'ai continué. Comme tous les autres l'auraient fait à ma place.
À ma place.
Ta Majesté, il aurait pas dû y être, à ma place. Quand, pour tester la solidité du pont en bois, il a couru dessus, un peu au ralenti, et que la planche a craqué. C'est le torrent glacial de larmes qu'on a pleurées qui l'a avalé, je crois. Ce jour-là, j'ai pensé que si j'avais été plus forte, si j'avais arrêté de chialer, peut-être qu'il aurait survécu. Avec Orient dans mes bras, du haut de mes dix-sept ans, j'ai juré de braver la mort quoiqu'il advienne.
J'aurais peut-être pas dû.
Le Vieux Singe a pas attendu pour se laisser prendre, lui aussi.
- Dis, Tarte aux Nuages, tu crois que c'est le destin, ou un truc comme ça ?
J'avais plus que vous deux.
- Tu crois que je vais mourir comme les autres ?
Merde, Orient, t'avais quatorze ans…
C'est pas mes sanglots que j'entends, c'est ceux des autres. La chambre de Bisou, juste à côté, celle où j'ai le plus de mal à aller, là où on l'a retrouvée exsangue, un sourire extatique aux lèvres.
Ça devait être ça, son paradis.
J'ouvre les portes et les fenêtres, je me retiens pour pas hurler ma douleur qui résonne en moi comme un tadaima sans réponse. J'ai eu deux ans de répit avec Orient, le dernier, le petit dernier désormais, et tous nos regrets à nous trois, et tous les regards qui nous évitaient, pudiques, désolés, et qu'est-ce qu'on en avait à foutre d'eux, nous ?
Qu'est-ce qu'on y pouvait, nous ?
Qu'est-ce que j'y peux, hein ?...
C'est pas ma vie, ça, c'est pas ma vie…
On me l'a prise, ma vie, on me l'a prise avec tous les autres, avec vous tous, on m'a rien laissé, rien du tout, j'ai plus de rêves, plus d'espoirs, je suis déjà morte moi, t'as vu comment tu me laisses, Moulin à Vent ? Toute seule ? À genoux en train de pleurer devant les chambres de tous les autres ?...
Ça peut pas être ma vie, ça...
Je suis née pour vivre moi, pas pour mourir…
Putain j'ai envie de crever…
Tu sais, le Vieux Singe, il est mort de chagrin… Il était bourru mais il aurait donné sa peau pour nous… Tout le monde le savait, et on rigolait en silence quand il faisait son pas concerné. C'est encore plus dur quand il est parti. Tellement plus dur de jamais lui avoir dit que nous aussi on l'aimait. Même à quatre, on lui a pas dit.
Je t'ai dit que je t'aimais, Moulin à Vent ?...
Sûrement pas les veilles d'examens, quand tu venais voir comment j'allais et que je t'envoyais sur les roses avec ton sourire timide.
Sûrement pas, non…
Et Orient, quand on a rien vu venir. Ça peut survenir n'importe quand chez n'importe qui, qu'ils ont dit, les docs en blouse blanche et rouge.
Rouge de sang.
Rouge de son sang.
Merde…
C'est pas humain, tout ça…
On est pas fait pour vivre ça.
C'est pas juste, hein ?...
- Bisouuuu, c'est pas juuuuste, Ta Majesté a eu plus d'argent de poche que moiii !
Et moi, maintenant, je fais quoi, dis ? Je suis seule comme je devrais même pas l'être. Paumée. Tellement que je regarde mes mains trempées, et mes joues dégoulinent comme la fontaine de Quarante-Quatre au milieu du jardin.
C'est ça, ma vie ? Une montagne de tristesse ? Infranchissable ? Un Himalaya de regrets ?
J'en veux pas, de tout ça…
Posément, presque calmement, j'entre dans votre chambre, celle que tu partageais avec le Vieux Singe. Les rideaux s'agitent dans le vent. Je les arrache. Les jette par la fenêtre. Les oreillers suivent. Le contenu des armoires aussi. Chez Microbe, tous ses jouets volent dans la petite cour. C'est ça, péter un câble ? Je rigole en même temps que je pleure. Je me fais peur toute seule. Ça fait même pas du bien. J'ai juste trop mal.
J'allume la radio de Ta Majesté, la fait gueuler dans toute cette maison tellement vide que ça m'arrache le cœur à chaque battement. C'est pas ma maison, c'est pas ma vie ça, c'est un cauchemar, un mauvais rêve de vingt-trois ans qui vient de s'achever en poussière. Si je crie assez fort, peut-être que je me réveillerai ?...
Dans ma chambre, après avoir balancé une partie des meubles, je m'écroule, m'effondre, réalise un peu, ou pas assez. Je suffoque.
J'ai mal, putain, j'ai mal, tu sais.
Bisou me prend dans ses bras pour me consoler. Je me revois gamine. Microbe et Orient qui se chamaillent.
Je me traîne jusqu'à l'escalier. Rampe misérablement dans la poussière. Je suis une loque. Bien sûr, c'est pas ma vie.
Bien sûr.
C'est pas la leur non plus.
J'ai pas conscience que je descends à quatre pattes. Que je marche sur les manches trop longues de mon pull. Que je glisse, je crois.
- Pars pas sans moi !
J'ai pas conscience que je suis toute seule. Je les sens encore autour de moi.
J'ai pas conscience que je dérape.
Que je tombe.
Je crois.


- Tadaima…
- Okaeri, Tarte aux Nuages !

4 octobre 2014

Ce monde où je ne devrais même pas exister. (Fantome I)

Moi, c'est Fléau. Retiens bien ça, ça te sera utile, c'est une sorte de passe-partout ici. Si quelqu'un a des doutes sur toi, dis-lui que c'est Fléau qui t'a fait entrer, on te foutra la paix. Tu vois, si tu l'oublies pas, t'es ici chez toi.

J'ai quinze ans – enfin c'est l'âge qu'on m'a donné, je me souviens pas trop en fait. Ma tête d'apocalypse, je l'ai toujours eue comme ça, je sais pas d'où ça vient. À mon avis, quelqu'un a dû s'amuser à tripoter mes gênes que j'étais pas encore né ou un truc du genre. Le tatou sur la joue, je sais pas non plus d'où il vient. P'tet du laboratoire où j'étais ? Comme un code barre, un signe distinctif, une marque de fabrique ? Va savoir.

Tu vois, mon nom, il colle à ma tête, et c'est pour ça que je l'aime. Non, tu te doutes, c'est pas mon nom de naissance, je sais même pas si j'en avais un avant de me faire rebaptiser. Moi, mon histoire, elle commence à ma seconde venue au monde, la fausse, quand j'avais douze ans, je crois. Avant, c'est le trou noir, le néant, tu sais, ce truc qui te happe le cerveau et en extirpe tous les souvenirs, bons ou mauvais. Avant, je savais même pas que je vivais. Je crois.

Quand j'ai ouvert les yeux, je voyais flou, comme pour la première fois, j'étais ébloui. J'avais mal partout et ça puait drôlement le mort. C'était un champ de bataille avec tout le tralala habituel, les monceaux de cadavres, les mers de sang, les armées de morceaux de tôles brisés disséminés un peu partout, les esprits qui flottent au-dessus de tout ça le dos courbé pour reconnaître un corps.

Moi j'étais tout seul. Y'avait des pattes qui me grimpaient dessus – j'étais couché. Des rats. Des milliers de ces abominations à poils qui venaient faire ripaille des cadavres laissés à leurs ventres voraces. Et ça, ils s'en privaient pas, tu peux me croire. Ils déchiquetaient tout ce qu'ils pouvaient se mettre sous les incisives, et ça faisait un bruit de dingue, ça mâchonnait, ça arrachait, ça grignotait. Tu penses, quand j'ai compris ça, j'me suis relevé d'un bond. J'crevais de trouille, moi, je me souvenais de rien. Qu'est-ce que je pouvais bien foutre là, au milieu d'une infinité de corps déjà à moitié décomposés allongés pêle-mêle, sans vie, sans rien ? Même mon nom je m'en souvenais pas, je reconnaissais rien ni personne, où j'étais, quand j'étais, qui j'étais, rien de rien. Un trou noir dans la tête, je te dis. Affreux. Comme si on avait brusquement implanté ma conscience dans une carcasse vide.

Moi j'étais là, planté au milieu de tout ça comme un con, mais tellement seul avec ce moi que je découvrais tout juste que j'ai failli péter un câble en réalisant ce qui se passait. J'ai gueulé. Comme un malade. J'ai gueulé, les rats se sont arrêtés dans leur entreprise de nettoyage, mais seulement trente secondes, tu penses, un gars qui gueule ils s'en foutent eux. J'ai gueulé, et puis je l'ai vue, tout au bout du champ. Elle. Elle était debout.

Elle, tu vois, elle était belle. Pas de cette beauté qui crie à tout le monde regardez-moi je sais ce que je vaux, non, tu sais, elle était plutôt du genre qui s'impose par son charisme, son aura, sa… présence. Moi j'la trouvais plus belle que tout, tu penses, la première personne vivante que je voyais. C'est ma mère, je me suis dit. Une drôle de mère un peu trop jeune et trop sauvage, et pas encore connue, mais c'était vraiment comme ma mère. Elle m'a regardé bizarrement, m'a même pas souri. Elle me jaugeait, ça se voyait, elle me testait, me donnait une note sur son échelle de valeurs. J'ai pas pipé un mot. J'avais rien à dire moi, j'étais paumé. C'est elle qui m'avait trouvé après tout.

Et là, dans ses yeux un peu trop sombres, ou un peu trop clairs je sais pas, j'ai trouvé un truc, ça m'a fait presque mal au cœur. Comme tous les malheurs des morts qu'elle aurait récupérés et qui débordaient de partout. Ça m'a pincé la poitrine, j'avais jamais ressenti ça, j'aimais pas. La pitié je crois que c'était. Mais elle avait l'air forte, elle, alors j'ai vite chassé ce sentiment. Elle me regardait de haut, un peu méfiante, du genre à pas savoir si j'planquais une dague quelque part ou quoi. Note que vu l'endroit où on était c'était plutôt compréhensible comme attitude. Elle m'a fait peur, au début.

- T'es perdu, plancton ?

Je savais même pas ce que c'était, moi, un plancton… Mais qu'est-ce qu'elle est grande, j'ai pensé. Ou alors c'est moi qui suis petit, j'ai ajouté. Bah oui, je m'étais jamais vu dans une glace moi. Enfin, pas encore.

- C'est vrai ça au fond, qu'est-ce que tu fous planté ici au milieu de nulle part ?

Elle a regardé autour d'elle en disant ça, comme pour s'assurer que j'étais effectivement tout seul. Ce qu'elle a vu lui a déplu, parce qu'elle est vite revenue sur moi, et moi je lui ai répondu.

- J'en sais rien.

J'avais pas grand-chose d'autre à dire, c'est vrai au fond, je savais rien de rien. Elle a haussé un sourcil intrigué, ou irrité, s'est penchée vers moi, pas l'air méchante mais presque.

- Tu t'appelles comment ?

- Je sais pas.

- T'as quel âge ?

- Je sais pas.

- Tu viens d'où ?

- Je sais pas.

Là elle a commencé à s'énerver. Moi aussi. J'avais envie de chialer. Comme ça, d'un claquement de doigts, le fait que je ne sache plus rien de moi-même m'a paniqué, et de la voir taper du pied comme face à un gosse têtu et boudeur qui voulait pas répondre à ses questions m'a exaspéré et fatigué. J'avais envie qu'elle me croie, moi, pas qu'elle joue à l'adulte contrite par un môme caractériel. D'ailleurs adulte elle l'était même pas. Quinze ans qu'elle avait, je crois. Ou seize. Mais pas beaucoup plus.

- Tu te fous de moi ?

- Non.

J'aurais aimé qu'elle me fasse confiance dès le début, qu'il y ait pas cette période de doute, de scepticisme, cet affreux truc typique aux grandes personnes. J'crois que mon regard paumé et presque désespéré – et accessoirement plein de larmes – a dû la déstabiliser, parce qu'elle a arrêté de froncer les sourcils comme une malade et a demandé confirmation.

- Sérieux ?

- Sérieux.

J'aurais eu du mal d'être plus sincère, alors elle m'a cru. Et ça, ça m'a fait du bien, tu vois. J'me sentais moins seul, du coup. Moins paumé, peut-être. Moins abandonné. Je sais pas. Toujours est-il que je l'ai adoptée et que j'aurais pas été près de la lâcher. Je sais pas si elle l'a senti, mais du coup elle a souri. Ça lui allait bien, un sourire, comme ça, tout lumineux, parce que le soleil commençait à se coucher derrière et qu'il faisait plutôt sombre.

- Alors tu seras Fléau.

Tu vois, c'est de là qu'il vient, mon nom. C'est elle qui me l'a donné. Alors je le chéris, parce qu'elle m'a sorti du néant et m'a porté sur un piédestal. Fléau, c'est mon nom, et c'est un peu le sien aussi.

- Tu seras Fléau parce que tu as survécu au fléau de ton ennemi. Tu seras Fléau pour les narguer et leur faire comprendre qu'ils seront pas toujours les vainqueurs. Tu seras leur fléau, quoi. Tu peux te charger de cette mission ?

Ça me plaisait bien tout ça, même si je savais pas qui c'était, ceux dont elle parlait. J'imaginais que ça devait être ceux qui avaient entraîné d'une drôle de valse la mort sur ce de champ de bataille. Eux, pour moi, ils n'avaient pas de forme mais portaient des armures étincelantes et riaient d'un rire cruel et méprisant en abattant leurs haches et leurs épées sur les corps de malheureux innocents. Eux, pour moi, c'était le mal personnifié, incarné.

- Moi je m'appelle Madness.

Elle a dit ça en rigolant, mais c'était le genre de petit rire qui te faisait plus penser qu'elle se foutait d'elle-même qu'autre chose. Je comprenais pas trop pourquoi, je trouvais ça joli, moi, comme nom, ça sonnait agréable, tout doux, presque maternel en fait. En tout cas ça m'a plu. Elle m'a regardé bizarrement quand je lui ai dit, j'ai eu un creux au ventre, j'avais peur de l'avoir vexée.

- Au fond, c'est normal que tu saches pas. Madness, c'est folie.

Pour moi, ça voulait pas dire grand-chose de plus, mais je me suis tu, un peu intimidé par ses sous-entendus qui volaient trop haut pour moi. Je me demandais ce qu'on allait bien pouvoir faire, après. La nuit tombait doucement, j'avais faim malgré mon estomac qui jouait aux scoubidous à cause de l'odeur, j'avais faim et j'avais envie de me reposer, j'avais mal à la tête et un drôle de truc dans le ventre, quelque part sous les côtes. Un creux, une boule, je sais pas, mais un truc désagréable, et je sentais qu'en m'allongeant dans un endroit qui puerait moins la mort, j'aurais des chances que ça s'en aille. J'ai regardé ma nouvelle amie. Elle m'a regardé. Et puis quoi ? je lui ai demandé du fond des yeux. Où on va maintenant ? Elle m'a pas répondu. Enfin, pas directement. Elle a embrassé l'horizon, comme si je n'existais pas, ça m'a fait mal.

- Dis, Fléau, tu veux te venger ?

J'allais devoir m'habituer à ce nom, moi, j'ai remarqué. Puis j'ai fait oui de la tête, tout doucement, pour ne pas la déranger dans ses pensées. Je voulais qu'elle continue de me regarder, j'avais envie de faire n'importe quoi pour qu'elle ne m'abandonne surtout pas. C'était mon nouveau cauchemar. Rester seul. Tout seul. Avec les rats. Elle s'est retournée vers moi, m'a examiné, de bas en haut, de haut en bas, sans se lasser, refaisant chaque fois le chemin de mes yeux à mes pieds, de mes pieds à mes yeux, elle me lâchait plus et j'aimais beaucoup cette sensation.

- Alors suis-moi. Reste toujours avec moi, derrière-moi s'il le faut. Approuve mes décisions si elles te semblent bonnes, conteste-les si tu les trouves mauvaises. Tu seras mon conseiller, ma conscience, ma critique. Ne me laisse jamais tomber dans l'excès, retiens-moi si je m'envole trop haut, tends-moi la main si je m'enfonce trop bas. J'ai un projet. Tu vas m'aider à le réaliser.

Ça n'était même pas une proposition, ou une question, non, c'était un ordre, simplement un ordre, j'avais pas le droit de refuser. Au fond, ça me plaisait aussi comme ça. Tu penses, elle me donnait de l'importance, ça me donnait une sorte de présence physique à ses côtés, j'étais vrai, j'existais enfin. Cette fille, elle sait ce qu'elle veut, j'ai pensé. Et c'était juste. Elle a jamais arrêté de croire en ses buts, ses idéaux, ses rêves. Jamais. Elle a toujours tout fait pour aller jusqu'au bout, s'est jamais assise un jour en déprimant parce que ça n'allait pas comme elle voulait, parce qu'elle avait pas envie de continuer à se battre. Elle a la tête dans les nuages, elle vole très loin au-dessus des autres ; moi, j'suis un peu plus terre à terre, mais pas trop parce que sinon j'aurais pas pu la suivre. Tu vois, au fond, son projet, il s'est réalisé en partie.

29 septembre 2014

Une odeur allant du thon congelé à la poubelle décomposée.

Elle avait rien demandé à personne. C'est ça le pire dans l'histoire. Elle avait fait gaffe, elle avait bien suivi toutes les recommandations qu'on lui assénait depuis qu'elle était en âge de sortir, elle était consciente que c'était pas le moment, tout ça. Et alors ?

Elle avait pas eu peur, elle avait pas rechigné, elle avait à peine été surprise. Pas de question, rien. Elle savait bien comment ça marchait, elle savait bien là tout au fond d'elle que ça changerait rien, en fait. Que tout serait comme avant, avec un plus, ou un moins, en fonction. Elle saurait se débrouiller, c'était pas un problème, franchement. Elle se demandait juste là, l'espace d'une seconde, pourquoi les gens en faisaient tout un plat. Elle était vraiment la seule à voir ça comme ça ?

Elle devrait peut-être lui en parler. Lui demander s'il voulait bien, ou s'il laissait tomber d'office. De toute façon ça le concernait pas vraiment, c'était son petit truc à elle, son secret. Mais il s'en rendrait compte. Elle avait envie de laisser défiler le temps, d'attendre qu'il le remarque seul, qu'il s'indigne, qu'il s'énerve, qu'il hurle pourquoi tu m'as pas prévenu, pourquoi j'suis jamais au courant de rien. Elle pourrait répondre avec un petit sourire c'est pas tes oignons mais si t'en veux j'dis pas non.

J'dis pas non.

C'est vraiment ça, en fait. C'est là, faut pas chercher plus loin et faire avec. Pas d'hosto, non, les docs elle les avait en horreur. Autant pas rechigner et accepter. Faudrait être débile pour refuser ça.

En même temps elle l'avait pas vraiment envisagé. Ç'avait toujours été quelque chose d'abstrait pour elle, de lointain et vague, flou comme la marée montante le matin dans la brume. Une image de femme qu'on croise dans la rue avec des yeux curieux ou heureux pour elle, une image à ne surtout pas suivre mais à subir quand même désormais. Elle voulait pas du regard compatissant des gens. Non, en fait, elle s'en foutait royalement.

Elle avait besoin de rien ni personne. C'était son truc à elle, son cadeau, elle l'aurait seule et même s'il en voulait ça resterait sa propriété privée. Hors de question qu'il se mêle de ça. S'il claque la porte, tant pis, s'il reste, tant mieux. Point barre. De toute façon il était pas fait pour gérer ce genre de cas de figure, elle le savait bien, ça se lisait sur son visage. Lui il était fait pour la baise, pour l'admirer en silence dans le noir, pour la faire gémir ou pour grogner à ses morsures. C'était violent, c'était pas assez délicat pour eux.

Pour eux.

Parler de soi au pluriel. Se faire à l'idée de cette chose qui grandit dans son ventre. Elle fit la moue devant son miroir. Ça pouvait être marrant, comme expérience.

Elle jeta le test de grossesse dans la poubelle. Pourquoi pas.

28 septembre 2014

Les minutes se suicident.

Tous les matins il est là, sur son banc, avec sa cigarette et sa casquette, perclus de rhumatisme et le regard vide. Il est devenu comme l’une de ces statues qui ne bougeront ni à cause du froid ni à cause de la pluie, quelque chose d’atemporel qui fait partie du décor.

Il fixe le monument juste en face, la pierre taillée dont les noms lui sautaient aux yeux avant. Désormais il les connait par cœur, dans l’ordre, comme une litanie. Il entend des murmures sourds, des vannes salaces, des gémissements plaintifs de ceux qui se sont pris une balle. Des doigts lui effleurent l’épaule ou lui tapent dans le dos, un rire résonne, englouti dans une explosion.

Tous ces noms il les connaît, et pourtant il ne les a jamais prononcés.

19 septembre 2014

Le silence est un carnage alors on le remplit de tout ce qui n'est pas nous juste pour enfin réussir à respirer un peu.

L’un a l’habitude de dire qu’il vient de partout, l’autre qu’il vient de nulle part. Des générations de métissage ont dilué leur teint de bronze et leurs yeux bridés. Quelque part au milieu de ces multiples croisements, Tchad est persuadé qu’un poisson s’est égaré. 

Il les a rencontrés un jour de fin du monde. Alors que la pluie tentait d’inonder la vallée, ils étaient les deux seuls fous à s’ébattre dans la rivière, à grand renfort de cris et de rires. La simple perspective du danger qu’ils bravaient avait allumé une lueur d’excitation dans leurs prunelles foncées.

Cet instinct de folie, ils ne l’ont jamais renié.

*

Leur ville, elle est paisible. C'est la campagne, rien ne s'y passe jamais, on croise juste de temps en temps des ragots qui volent de maison en maison, fenêtres ouvertes, volets écaillés.

Leur ville, elle n’est active que la nuit. Une fois la lune levée, les bars s'ouvrent, les bras aussi, les embrassades, les accolades, tout le monde se retrouve autour d’un verre.

Au petit matin, vers quatre, cinq heures, surtout en été, leur ville vomit sa dernière bière et va se coucher. Tranquillement, presque apaisée que rien de grave ne se soit produit pendant les heures houleuses de fin de soirée, quand tout le monde voit des étoiles et titube courageusement dans les rues en hurlant deux ou trois insanités au passage.

*

Le chaos est un état d’esprit assez particulier, qui règne parfaitement bien dans leur appart. La moindre broutille sert de prétexte à une nouvelle crise, que des hurlements et des coups parviennent à peine à apaiser. Les portes claquent plus souvent qu’à leur tour, au bout d’une dizaine d’appels les flics ont fini par se lasser, et les voisins aussi. Ils se contentent désormais de subir, et Tchad, au milieu de tout ça, essaie de faire pareil.

En attendant, il tient les paris pour savoir qui, de Mali ou de Kenya, sera le premier à mourir d’une crise d’apoplexie.

*

Il observe, contemplatif, les comprimés qui se battent en duel sur la table. Plus petit, il les personnifiait, leur inventait des histoires où ils étaient tour à tour les organisateurs ou les dommages collatéraux d’une machination mise sur pied pour lui pourrir la vie. Mais son imagination s’est tue depuis quelques temps. Même ça, son foutu traitement sera parvenu à l’en priver.

Comme d’une adolescence normale.

Alors pour se venger de cette vie qui ne lui ressemble pas, il vampirise celle de son frère, il se l’accapare et la vit à travers lui. C’est de la jalousie, une forme d’envie très malsaine, et dans des flashs incontrôlés il s’imagine rentrer dans sa peau pour toujours plus se rapprocher de ce sentiment d’être normal.

Une fois dans sa vie être normal.

*

Parfois, quand Tchad monopolise la salle de bain, Kenya entre dans la pièce sans rien dire, s’assied dans un coin et l’observe à travers le miroir. Il compare, soupèse, analyse les différences et les ressemblances de leurs visages et de leurs corps, et c’est toute l’injustice de sa situation qui leur retombe sur le coin de la gueule à tous les deux.

Ils se regardent dans les yeux, et Tchad peut y lire la violence refoulée de son frère, l’envie et le besoin qui s’entremêlent, la banalité explosive de ce quotidien émotionnellement instable.

Le poids de ne pas être comme les autres.

Le poids du secret.

*

Quand la crise se profile, quand la tempête se déclare, c’est à Tchad que revient l’impossible mission de la gérer.

Mali sert d’exutoire. Elle endure en serrant les dents, et pour que Kenya puisse plus facilement vider son sac, elle répond sur le même ton que lui, en criant, en l’insultant, en faisant monter la colère en lui.

Tchad, lui, doit observer de loin et décider du moment où son frère sera suffisamment libéré pour pouvoir entamer la descente. Avec le temps, il a fini par comprendre que, quand plus rien ne passe par le cerveau, c’est avec la peau qu’il faut le calmer. Comme un enfant, c’est un contact, une main sur sa main, un bras autour de sa taille ou de son épaule qui va l’aider à reprendre contact avec la réalité, à sortir du cercle de violence, brisé, rompu, soulagé quelque part mais émotionnellement à bout.

Parler ne sert à rien, dans ces cas-là.

Alors quand leur entourage s’étonne de la facilité avec laquelle ils se touchent, ils se regardent sans répondre, parce que personne d’autre ne pourrait comprendre le lien qui les lie.

*

Dans son entourage, Kenya passe pour un énergumène instable, colérique, exubérant et parfaitement imprévisible. D’aucuns mettent ça sur le compte de l’adolescence, d’autres sur un caractère difficile et une éducation d’enfant pourri gâté.

Tchad les enfonce dans leurs préjugés en racontant comment c’est l’humeur de son frère qui influence l’ambiance à la maison, et comment Mali ne parvient absolument pas à le gérer, le cadrer ou simplement lui faire entendre raison quand il vocifère comme un damné.

Pas que Tchad cautionne cette interprétation. Lui sait à quel point les hormones de Kenya lui mettent systématiquement les nerfs en bouillie. D’ailleurs, un observateur attentif pourrait facilement mettre en lien l’humeur irascible du gamin et la prise à heures fixes de son traitement.

Mais ça, à choisir, il vaut mieux que personne ne le remarque.

*

Dans leur vie, l’omniprésence de Mali est peut-être ce qu’il y a de plus irritant.

Constamment à la maison, à mi-chemin entre le mode jogging-canapé-télé et le rôle de chef de ménage, elle alimente sa dépression à grands coups de troubles bipolaires qui la rendent au moins aussi instable et caractérielle que Kenya.

Alors quand le temps est à l’orage, Tchad ne peut pas s’empêcher d’échafauder des plans diaboliques qu’il ne mettra jamais à exécution pour faire ingurgiter à cette bande de fous censée être sa famille une dose éléphantesque de calmants. Dans la purée, par exemple. Ou à la place du traitement de son frère.

Juste histoire de ne plus se sentir comme un garde-chiourme dans un hôpital psychiatrique.

Juste histoire d’avoir la paix, de temps en temps.

*

Mali s’inquiète parfois de la vie dissolue que mènent ses garçons. Elle pense au jour où ils feront une mauvaise rencontre, au jour où l’hôpital appellera parce que l’un d’eux aura fait un coma éthylique ou se sera fait massacrer par une bande moins tolérante que les autres.

Elle pense au jour où l’un d’entre eux ne rentrera peut-être pas.

Cette idée la torture, mais elle relativise. Il faut bien que jeunesse se fasse. Elle aussi a eu quinze ans. Elle aussi prenait des risques inconsciemment.

Et son ventre se tord, et la panique la saisit, et elle n’en dort plus la nuit.

Parce qu’elle sait ce que ça lui a coûté.

*

Tous les jours, elle plonge les yeux dans le regard orageux de ses gamins, et tous les jours se posent les mêmes questions qui lui enserrent l’estomac depuis toutes ces années.

Est-ce que j’ai fait le bon choix ?

Elle a longtemps soupesé, elle a mis dans la balance et sa tête et ses tripes, elle s’est ruiné la santé à force de ne pas dormir. Elle a pensé que cette solution la soulagerait.

Mais elle ne dort toujours pas, poursuivie par le mal-être que Kenya porte sur son visage malgré tous ses efforts pour le cacher.

Ses yeux noirs la poursuivent dans ses rêves et ses cauchemars, et c’est toute sa culpabilité refoulée qui explose quand elle se réveille en criant au milieu de la nuit.

*

Quand Tchad se réveille la nuit, il est toujours surpris de l’ambiance feutrée qui règne à la maison.

Loin des engueulades, des coups bas et des guerres froides, c’est une espèce de sérénité ténue et fragile qui s’empare des lieux.

Alors il en profite, observe en silence son frère dormir et sa mère somnoler entre deux cauchemars. Il en profite d’autant plus que ce calme peut être rompu à chaque instant. Si Kenya se met à ronfler. Si Mali s’agite, se débat avec ses vieux démons et se redresse finalement dans son lit, le regard hagard, l’esprit perdu, la nausée au bord des lèvres.

C’est là que son rôle d’infirmier reprend.