12 août 2014

Le bruit mat des corps qui se heurtent.

Il s’assied dans un coin, contre un mur un peu humide, un peu sale, un peu comme lui. Pas très net. Il s’allume une cigarette, presque sans y penser.

Il observe d’en bas le ronron quotidien de la vie bien huilée qui passe sous ses yeux. Un PDG pressé, un troupeau de lycéennes en train de sécher, une mère au foyer examinant sa liste de courses, quelques promeneurs épars, et la vague impression qu’il est le seul à ne pas savoir quoi faire de sa journée. Tout roule comme une machine, il doit être le grain de sable. Il n’a pas vraiment cette prétention pourtant, il n’est pas assez significatif pour briser les rouages.

Et si on lui avait dit qu’il aurait pensé ça il y a quelques mois, il aurait ricané.

Grandir, ça a un goût amer.

Il sent le froid qui remonte le long de ses jambes, tente de s’en moquer mais c’est difficile. Il regarde par terre en se grattant le nez, se demande un instant si faire la manche ça ne pourrait pas occuper son temps de façon intéressante. Non, quand même pas. Il n’a pas vraiment envie de se faire prendre par les flics. Il se méfie de ce qu’ils seraient encore capables d’inventer juste pour le coffrer quelques heures. Comme s’ils n’avaient rien d’autre à faire.

Il soupire en relevant le nez, renifle un coup sans conviction, secoue la tête et se redresse contre le mur les mains dans les poches. Et après ? C’est long une journée sans but. Il regarde à droite, à gauche, c’est toujours la même foule qui déambule comme sur un tapis roulant. Surtout ne pas faire un pas de travers, surtout ne pas aller plus lentement que les autres. Il déteste les gens. Une goutte de pluie s’écrase sur sa joue, kamikaze isolée, il lève les yeux au ciel, prière silencieuse pour qu’on le sorte de cette ennui. Il n’y a pas si longtemps il aurait tué pour qu’on le laisse glander à sa guise.

Et voilà où il en est maintenant.

Misère.

Finalement il se lève, se décide à réexplorer ce quartier qu’il connaissait si bien mais qui, comme tout à Tokyo, a changé totalement le temps de son voyage à l’étranger. Parcours labyrinthique dans les rues, au milieu de la masse en mouvement qui s’entasse sous les auvents ou dégaine les parapluies. Comme le tableau d’un de ces peintres français dont il a totalement oublié le nom. Paris s’efface dans son esprit d’un coup d’éponge quand il retrouve des détours connus à travers les culs-de-sac. Anciens terrains de jeux. On n’est jamais mieux que chez soi.

À se demander pourquoi il avait mis les voiles, d’ailleurs.

À part pour emmerder son monde, s’entend.

Importuné par la pluie, il pousse la porte d’un bar. Il s’assied dans un coin sombre, commande… une vodka-bison, tiens. Histoire de bien jouer dans le mélo sirupeux. La boisson de Zach à l’endroit où il a rencontré Zach. Toute une aventure contenue dans un seul verre, à moitié vide ou à moitié plein, ça il ne sait pas encore. Il n’a juste pas eu le courage de le boire jusqu’à la lie.

Il se souvient assez bien de l’immense silhouette ombrageuse qui s’est assise face à lui. Ç’aurait presque pu être signalé dans la presse le lendemain matin, ils n’étaient pas bien loin de la bagarre. Enfin, l’étranger surtout. Il parlait anglais avec un accent français à couper au couteau. D’aucuns trouvent ça charmant. Pas Shin. Toute l’ironie sourde contenue dans ses remarques, Zach ne l’a pas appréciée. C’était son petit bonheur personnel, les éclairs de fureur au fond de ses yeux azur. Une vraie déclaration de guerre, avec la jouissance de faire sortir un colérique déclaré de ses gonds. Ç’a toujours été comme ça, entre eux.

Il sirote sa vodka en observant vaguement ceux qui s’approchent puis s’éloignent, ça le fait se sentir centre de gravité de tout un monde qu’il ne cherche même pas à connaître. Pas comme s’il était habitué du bar. Pas non plus comme s’il était un modèle de sociabilité. Les autres, ils sont mieux quand ils sont loin. Il se contente de les effleurer à l’occasion, du bord des yeux ou des doigts, en fonction des affinités. Et là, le sourire railleur de son Français lui transperce la mémoire, souvenir provocateur de l’exception qui confirme la règle. Salopard.

Il aurait eu mieux fait de ne pas revenir le lendemain. Ni le surlendemain. Ni le jour où il lui a présenté sa sœur, cataclysme ambulant qui lui faisait se demander si la Terre pouvait décemment encore tourner après son passage. Tout en violence, sans nuance, faite d’un bloc brutal aux bords acérés, et un seul mot de travers c’était la fin du monde et son poing dans le mur. Quand son frère parvenait à l’arrêter avant qu’il n’atteigne la figure de quelqu’un, du moins. C’est-à-dire assez rarement. Malheureusement pour Shin. Il reste d’ailleurs intimement persuadé qu’il y a un aimant entre la main de Cléo et sa pauvre gueule trop souvent malmenée. S’il l’avait un peu moins grande, aussi, sa gueule, ça l’aurait sans doute épargné, mais ça, ça fait partie des choses qu’on ne s’avoue pas, tout simplement.

Les jumeaux diaboliques s’étaient pris d’amitié pour lui. Souffre-douleur attitré. Si c’était réciproque, ça, il ne saurait même pas le dire. Ils étaient en voyage pour un mois ou deux, ils ne savaient pas trop. Faire les choses au jour le jour. Au moins ils avaient un point commun. Petit à petit ils se découvraient leurs univers réciproques, leur hôtel dans un quartier sobre, ses rues dans les bas-fonds noirs. Il a à peine eu droit à un haussement de sourcil interrogatif et méprisant quand il leur a appris où il vivotait. Enfin, de la part de Zach. Cléo a préféré le menacer de le dénoncer aux autorités. Juste par jeu, comme convenu. Elle mettait de moins en moins souvent ses menaces à exécution. Ça épargnait un peu sa tête, au nippon. Surtout que ses clientes n’appréciaient pas trop ses allures d’apprenti boxeur.

Il leur a présenté ses amis, oscillants entre junkies et paumés, ivrognes et clochards. Les yeux de Zach comprenaient un en sens toute l’absurdité de sa situation. Sans grands mots et sans morale, il a reniflé dédaigneusement, Cléo lui a serré le bras, et ils se sont rapprochés de Shin. Un peu violemment. A grand coup d’alcool fort, pour faire passer la pilule, peut-être. Dernière saoulerie à trois, et le lendemain le voyage était fini.

Les mains dans les poches, Shin sort du bar. Sorte de dernier pèlerinage en un lieu consacré. Il inspire l’air frais, se sent étrangement calme. Il compte mentalement le temps qui s’est écoulé depuis que le couple est retourné chez lui, à Paris. Tout ça déjà. Il a pris sa résolution ce matin. Ou plutôt, il a été forcé d’accepter la réalité qui lui tombait dessus comme un coup de poing de Cléo. Il entend presque encore sa voix, brutale et étrangement chaleureuse.

Non, il ne va pas en arriver à croire qu’ils lui manquent. Ça aussi, c’était convenu.

Il a quitté Tokyo quelques temps après eux. Pour n’importe où, pour changer d’horizons, pour voir le monde. Pour voir Paris. Il a tranquillement fait la nique à la Tour Eiffel, sac au dos, par un sombre jour d’hiver. Il ne s’est jamais avoué qu’il se perdait volontairement rien que pour se retrouver par hasard dans la rue où vivaient ses seuls amis du continent. Il n’a jamais eu le courage de sonner. Trop puéril. Et il se serait fait jeter à grands coups de pied aux fesses, parce qu’il n’avait rien à faire là. Le regard de Zach n’aurait fait que lui rappeler qu’il avait autre chose à faire de sa vie que bourlinguer. Que c’était bien joli la crise d’adolescence mais qu’il fallait se ranger à un moment. Et qu’il était réellement con s’il pensait pouvoir rester à ce stade embryonnaire de l’évolution aussi longtemps qu’il le voudrait.

Et ça, le temps que ça mûrisse, il s’en est rendu compte ce matin.

Il en a même oublié ses affaires chez sa cliente actuelle.

Il soupire en se faufilant dans la foule qui traverse la grande artère, millions de vie qu’il ne connaîtra jamais, millions de rébellions avortées dans l’œuf qui se sont arrangées pour ne pas dépasser de la petite case qu’on leur destinait. Il n’a pas vraiment l’intention de finir comme eux, il est trop jeune pour s’y résoudre. Il a le temps pour trouver que faire de sa vie. Osciller entre excentricité et convention, sans doute. Flirter avec les marges sans jamais se cantonner à un bord ou à l’autre de la feuille. Il sourit un peu. L’ambiguïté, ça, il a toujours aimé.

Il recommence à pleuvoir, alors il allonge ses foulées, jusqu’à s’imaginer ressembler au géant Zach qui rirait bien s’il le voyait aujourd’hui. Faudrait qu’il le lui dise, tiens. Il s’imagine déjà sa réponse en apprenant ce qu’il est sur le point de faire. Quelque chose comme fonce gamin, vas-y, le monde n’attend plus que toi. Et Cléo lui filerait encore une bonne tape dans le dos, de celles qui encouragent sans jamais se l’avouer.
Il commence à reconnaître les rues du quartier qu’il a quitté si longtemps auparavant. Sans jamais plus y remettre les pieds depuis. Il croise des gens ressemblant vaguement à ceux qu’il fréquentait avant, en plus jeunes. Deux ans, ça change une vie.

Finalement il s’arrête devant une petite maison quelque part coincée entre un jardin municipal et une allée d’arbres. Il retrouve la clé qui pend à son cou, un peu rouillée, parce qu’il ne s’est jamais résolu à l’abandonner. Pendant des mois il s’est traité de sale sentimental à cause de ça.

Il pousse la porte dans un grincement, entend la télé qui hurle au salon, une voix qui provient de la cuisine.

- On mange quoi ce soir, m’man ?

2 commentaires:

  1. Grandir a jamais eu un goût plus amer que dans la tête de Shin, et que quand c'est toi qui racontes.

    Pis toute cette trotte humide, ça me bloque mes tartines en boule au fond de la gorge voilà, je sais plus quoi dire.

    :(

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  2. J'espère que t'as réussi à ravaler tes tartines sans trop t'étouffer ma choupette. La trotte humide, ça devrait pas te coincer quoi que ce soit plus d'une soirée déprime-Christine.

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